Alors, comment il est, Michel Piccoli, au Théâtre de Carouge? Emouvant dans l’exil intérieur. D’accord, mais encore? Admirable de maîtrise, de vertige, là où le jeu épouse la vie, où le rôle se confond avec le destin de l’interprète. Hier soir, quatre cents privilégiés se demandaient comment l’acteur, 83 ans, traverserait «Minetti», texte-torrent de l’Autrichien Thomas Bernhard. En janvier, lors de la première à Paris, il donnait l’impression de tâtonner, cherchant encore la vérité intérieure de la partition, en proie à des problèmes de mémoire. Un mois plus tard, dans la mise en scène d’André Engel, il se fond dans la parole bernhardienne, il lui imprime sa marque, plutôt.

«Minetti», ça commence dans un hall d’hôtel, un soir de Saint-Sylvestre, sur les rivages d’Ostende. L’océan gronde. La nuit tempête. Une cliente à la robe coquelicot (Evelyne Didi) se pâme en solitaire. Un vieillard pousse la porte à double battant. Il porte l’hiver sur ses épaules brisées. C’est Michel Piccoli dans le rôle-titre. Il a rendez-vous avec un directeur de théâtre qui lui aurait proposer de jouer Lear. L’artiste revient du pays des ombres: trente ans de silence, à l’écart des scènes qui ont fait sa gloire. Dans sa valise énorme, le masque de Lear, fait pour lui jadis par le peintre James Ensor en personne. Minetti attend, c’est son destin d’attendre, une renaissance au bout de la nuit, la mort comme une consolation. Non, un sacre! Et que la messe soit dite. Le directeur ne viendra pas.

L’artiste se ressaisit de sa vie. A Carouge, la beauté du soliloque, c’est la chaleur qu’il dégage. Un feu de vilaines braises. Une forme de méchanceté et d’humanité mêlées. Oui, ce texte écrit en 1976 pour l’acteur allemand Bernhard Minetti semble taillé pour Piccoli. Au bord de tout, d’une voix qui s’écaille parfois, solide sur sa corniche, il gronde, bourrasque d’automne: «Nous vivons dans une société qui a renoncé à se blesser à mort.» L’homme Piccoli fait corps avec son double de fiction. Sa vie y est tout entière. Un art de guetter quand tout se referme, quand l’inéluctable n’est plus un poème, mais une vérité imminente. Il y a de la grandeur dans cet hiver-là.