Michel Ritter était turbulent. C'était un empêcheur de tourner en rond, provocateur même, et contesté, très contesté: je l'ai entendu et je l'entends encore. Mais ce n'est pas juste, ce n'est pas la vérité. Car dans l'Art, être contesté aujourd'hui, être un turbulent, ce n'est pas le problème, ce n'est pas important. Ce qui est important dans l'Art, c'est de faire un travail qui sera incontestable dans 10, dans 50, dans 100 ans. Je sais que Michel Ritter a fait un travail incontestable. J'avais entendu dire, par un ami artiste, que Michel était un commissaire d'exposition exceptionnel, ce que j'ai pu confirmer par moi-même à l'occasion des cinq expositions auxquelles il m'avait invité. La première étant à «Fri-art», à Fribourg, il y a douze ans. Michel Ritter a fait son travail avec Amour, avec Courage, avec Résistance et avec Universalité. Il était et il restera incontestablement un très grand commissaire d'exposition. Michel allait jusqu'au bout de son adhésion à un projet en tant que curateur, et c'est peu commun. J'ai pu le vérifier tout au long de notre amitié et de nos collaborations, et encore récemment lors de mon exposition au Centre Culturel Suisse en 2004.

En effet, sous l'avalanche médiatique et politique souvent hostile qui s'est déclenchée lors de cette exposition, Michel n'a, à aucun moment, à aucune seconde, à aucun instant, tenté de me faire changer de projet, d'aucune manière. Agir ainsi - sous une énorme pression -, cela s'appelle être un curateur d'exception, et cela compte vraiment, en tant qu'artiste. C'est cela, l'amitié entre les hommes et c'est cela l'amour de l'Art.

k AmourMichel Ritter se décidait pour le travail d'un artiste. Un commissaire d'exposition exceptionnel est quelqu'un qui se décide pour un travail d'un artiste. Il savait qu'aimer n'est pas choisir, mais qu'aimer, c'est se décider pour quelqu'un, pour quelque chose. Il est important de faire la distinction entre choisir un artiste et se décider pour le travail d'un artiste. J'ai la fierté et le privilège que Michel se soit décidé pour mon travail. En tant qu'artiste, je peux mesurer la différence entre choisir un travail - ce qui est déjà très beau - et prendre la décision pour un travail - ce qui est exceptionnel. Il m'avait expliqué un jour comment il faisait pour exposer tous ces artistes connus et souvent très occupés. Il m'avait dit: «Je les attends! je leur donne tout leur temps mais je les attends, ils doivent le savoir!» Comme on attend un être cher - une attente, non pas comme quelque chose de subi, mais une attente comme preuve, comme affirmation et comme volonté. Michel Ritter avait l'amour de l'Art. L'amour de l'Art, c'est le désir, la passion, l'extase et la cruauté, et c'est aussi l'infini. Michel avait cette vision d'infini de l'Art. C'est ce qui fait qu'un curateur est important et indispensable, car dans cette infinitude, Michel Ritter a eu le courage de prendre des décisions par amour.

kCourageMichel était un homme de courage. Il faut être courageux si on veut exposer de l'Art. Michel était convaincu que dans l'Art tout devait être possible. Il savait que le mot impossible n'était pas un mot d'Art. Le courage en l'Art, c'est la volonté de liberté absolue, c'est l'insistance. Michel insistait, il ne lâchait jamais, Michel était quelqu'un de mobilisé, quelqu'un d'attentif et d'heureux. Il était offensif et il faisait tout ce qui était en son pouvoir, il ne se réfugiait pas derrière son pouvoir, il l'utilisait, il l'a prouvé en 2001 lorsqu'il a créé cette magnifique œuvre où il accueillait et mettait à disposition son centre d'art «Fri-art» aux sans-abri. «Fri-art» était véritablement un lieu de liberté. Il utilisait pleinement son pouvoir pour donner forme à un des problèmes d'ici et de maintenant. Michel Ritter a affirmé un «statement artistique» à la fois merveilleusement utopique et en même temps brûlant de réel. Il l'a fait sans hésitation, sans consensus, sans indifférence, sans passivité, sans peur de débordement, sans hypersensibilité, sans vouloir contrôler tout, dans un élan heureux et inventif et avec une gentillesse non feinte - sa gentillesse intelligente et offensive qui lui permettait de tailler une ouverture dans la dureté de la réalité. Il montrait du courage, celui d'un homme seul et celui exceptionnel d'un curateur. Michel Ritter avait le courage d'inventer lui-même, de s'inventer lui-même, c'est un acte infiniment artistique et ses expositions en témoignent.

k RésistanceMichel Ritter était aussi un résistant. Pas un résistant contre un pouvoir obscur et malveillant. Non, Michel était un résistant positif, qui comprenait l'Art comme la Résistance même. Car, simplement, il croyait en ce qu'il faisait, Michel croyait en l'Art. C'est ce qui change tout. Michel était convaincu de la force transformatrice de l'Art. Il était un homme d'action, de mouvement et un homme du risque. J'ai mesuré en travaillant à plusieurs reprises avec lui que. derrière son calme et sa pondération, et derrière ce que d'autres appellent sa modestie, il était absolument déterminé et intense. Michel était intensément intéressé, interpellé par les mystères de l'Art. Michel résistait à la dictature de la justification, de l'argumentation et de la discussion. Et il résistait aux choses «personnelles», à l'imaginaire et à l'individualisme. Il résistait aussi à la tentation des «solutions», aux options et à l'académisation. Michel Ritter m'a fait sentir que le curateur était le premier que mon travail devait convaincre. Mais il m'a fait comprendre aussi qu'il était le premier convaincu par mon travail, et qu'il était prêt - en étant convaincu - à résister à toutes les pressions auxquelles le travail pourrait être exposé. Il l'a fait, je peux en témoigner, avec souveraineté, avec légèreté, avec un naturel et avec l'humour - cet humour qui permet une ouverture vers l'autre. Je peux aussi en témoigner personnellement. Ce n'est pas si habituel et pourtant cela compte plus que tout: Michel Ritter a défendu mon travail, contre tout et contre tout le monde.

kUniversalitéMichel Ritter travaillait ses expositions dans la pensée d'une forme pour un seul monde, notre monde à tous. Malgré une large connaissance de la culture et de la tradition, il s'intéressait aux grandes questions universelles: celles de l'esthétique, de la politique, de l'égalité, de la différence, de la justice et de la vérité. J'ai été frappé, dès ma première exposition avec lui, de voir à quel point il se passait des stratagèmes de l'intimidation, de l'exclusion, du luxe et les habitudes, de ce qui fait autorité et qui veut établir des hiérarchies - et ce également dans l'Art. Michel n'était pas intéressé par l'internationalisme. Michel Ritter était un être désintéressé. Ce désintéressement lui permettait l'ouverture d'esprit et l'attention. Cela lui permettait aussi de rester éveillé et curieux.

Le désintéressement était son arme contre les carriéristes et les ambitieux. Car Michel avait une ambition, la grande ambition de toucher sans exclusion le public, de toucher l'Autre. Michel ne s'intéressait pas au régionalisme, au nationalisme et à l'identité, mais, amoureux de Fribourg d'où il venait, il était fort et confiant - il n'avait pas besoin d'en rajouter. Au contraire, il utilisait toute sa fougue, toute son énergie pour découvrir le monde dans lequel il vivait (et nous avec), le temps dans lequel il vivait (et nous avec) et la réalité qui l'entourait (et nous avec). Universalité veut dire générosité, le voisin, ici et maintenant, l'esprit de l'universalité s'oppose à tout ce qui veut alourdir d'un poids - avec le poids de l'obscurantisme, le poids des conventions ou le poids de l'héritage. Michel Ritter était joyeusement engagé, il n'y avait pas chez lui de place pour la tristesse et surtout pas dans les choses concernant l'art. En tant que curateur, il s'est donné la mission de conquérir un public, un public nouveau, un public d'amateurs mais aussi un public de non-initiés. Et il y parvenait, je l'ai vu. Michel était un être réellement, fièrement et hautement démocratique. Il avait ce don d'être un démocrate et en tant que démocrate Michel Ritter n'avait pas peur de l'univers dans lequel il vivait. Il ne se battait pas contre - il se battait dans son univers qui l'entourait, dedans, dans une sorte de combat intérieur.

Une amie artiste me disait que le monde de l'art, c'est comme une grande famille, avec des membres qu'on aime, dont on se sent proche et dont on se sent aimé en retour et avec des membres qu'on ne connaît presque pas, qu'on apprécie moins, qu'on ne fréquente jamais, mais qui, pourtant, font partie de la famille. Cette vision d'une grande famille de l'Art, Michel Ritter l'avait. Jamais je n'ai entendu un mot négatif de la part de Michel sur un membre de cette famille. Car Michel en était un membre lucide et conscient. Il s'était décidé pour cette famille. Je perds donc - comme nous tous - un ami, un ami-commissaire, je perds un membre de ma famille, nous perdons tous un membre de notre famille. Pour moi, Michel Ritter était comme un grand frère. Michel était davantage qu'un ami pour moi - un frère qui avait la flamme Art. Il coupait du bois, le ramassait, il alimentait et entretenait le feu. A nous - à moi - de ne pas laisser s'éteindre le feu, le feu de l'Art et la flamme pour l'Art.