Théâtre

Michel Viala, un écorché passe

L’auteur genevois était une légende du théâtre suisse. Il laisse une œuvre féroce, attentive aux petites gens. Hommage à un flambeur

Les beaux écrivains fabriquent nos légendes. On raconte leurs cascades, leurs esclandres, leurs amours comme si c’était les nôtres. Le Genevois Michel Viala était de cette race. Il fait partie de notre histoire. Les plus âgés se rappellent ses œillades dans les années 1950, quand celui qui s’appelle encore Michel Tissot ­harponne les demoiselles. Ils se souviennent aussi du va-t-en-guerre, celui qui, dans les années 1960, se disait poursuivi par la CIA. La Guerre froide paralyse les esprits. Lui la joue comme au cinéma. D’autres le voient encore à la gare Cornavin, sur le banc où il avait élu domicile. Il était imbibé d’alcool et de chagrin: son frère jumeau venait de mourir dans des circonstances tragiques.

Michel Viala était un revenant. Il disparaissait, puis réapparaissait. Sa vie était intermittence. On s’était ainsi habitué à ses retours tonitruants. Il ne prévenait pas, il était là, comme un cow-boy donné pour mort mille fois, qui resurgit de la plaine aux Apaches. Mais aujourd’hui, le roman de Viala a du plomb dans les ailes: il s’est bien éteint des suites d’un cancer. En mai, il fêtait ses 80 ans, c’était fiesta pour tous, au grand air, dans l’euphorie des retrouvailles. Il était au micro, ses mots cavalaient, la diligence était inarrêtable, raconte Françoise Courvoisier, directrice du Poche, à Genève, qui a monté ses pièces.

Mais qui était Viala? Un masque et une plume. Il naît un 17 mai 1933 à Genève. Son jumeau s’appelle Jean-Pierre. Ensemble, ils zieutent les filles de l’école et improvisent des romances. Ils ont tous les deux un faible pour le ­pinceau. Une vie à la Picasso? Pourquoi pas. Mais le théâtre happe Michel. Il peint des décors au Poche dans la Vieille-Ville, croise François Simon, fraternise avec le jeune Maurice Aufair, l’un des acteurs les plus talentueux de sa génération. On lui propose des petits rôles, il prend tout, il doit bouffer, comme il dit. Le soir, il joue; le matin, il s’enflamme pour une fiancée espagnole dont il fera le désespoir. Un jour, la propriétaire du Poche le somme de se trouver un nom d’artiste. Elle feuillette un dictionnaire et lui jette «Viala, c’est parfait pour vous, c’est un révolutionnaire républicain». Ainsi sont les auteurs masqués: ils sortent des livres.

Il s’en va à présent. Entre la Suisse et lui, la Méditerranée. Il s’engage à la Légion étrangère. ­Baroude dans les dunes. Admire les belles d’Alger. Cette équipée, il la racontera plus tard. Certains de ses amis n’y croient pas. Lui persiste. Ses contemporains en littérature s’appellent Jack Kerouac et Nicolas Bouvier. Comme eux, il aspire à d’autres cieux. S’égarer, c’est choisir ses marges. Ou son angle de tir. A son retour, les mots sont autant de balles. Il écrit en 1967 La Clinique du docteur Helvetius. Jeune critique dramatique à l’époque, historien du théâtre aujour­d’hui, Daniel Jeannet a assisté à la lecture publique de ce texte à La Chaux-de-Fonds: «La métaphore était claire, la Suisse était vue comme un asile d’aliénés. C’était drôle et subversif au point que la pièce a été censurée dans le canton de Vaud. Charles Apothéloz a voulu la monter en 1970. Il n’a pas pu.»

Michel Viala a la trentaine et l’admiration de la profession. Le metteur en scène François Rochaix, le cinéaste Claude Goretta – Viala signe le scénario de L’Invi­tation, qui obtient le Prix du jury à Cannes – font claquer cette langue. L’écrivain sait faire parler les petites gens, comme «s’il entrait dans leurs âmes», selon l’expression de Françoise Courvoisier. «Ce qui est remarquable chez lui, poursuit Daniel Jeannet, c’est la rapidité avec laquelle il invente des situations crédibles, des personnages qui paraissent sortis du bistrot du coin. Il est toujours juste. Mais il se distingue aussi par une écriture qui alterne prosaïsme et flamboyance, je pense par exemple à Par Dieu qu’on me laisse rentrer chez moi, immense poème en décasyllabes joué la première fois par François Rochaix en 1979.»

Mesure-t-il alors l’importance qu’il a prise sur la scène théâtrale romande? Il s’en est toujours un peu moqué, pense le cinéaste genevois Daniel Calderon, qui lui a consacré un beau film*. Michel Viala est trop anarchiste pour se laisser enfermer dans un rôle. Sa vie est plaies, rimes et déraisons. Sur les tables des bars, il assène des versets sataniques. A ses côtés, un marin au regard bleu lui donne la réplique, lui aussi sur le zinc. C’est l’écrivain et acteur Jacques Probst. Michel Viala gronde: «Lui, c’est Rimbaud. Moi, Verlaine.» Ils sont fêlés, effrayants et merveilleux.

Ça, c’est avant le drame. Le jumeau qui se suicide. Les mots qui ne savent plus dire. Il n’en peut plus d’être un chien galeux qui mord le passant. Au début des années 2000, il demande à être placé dans un établissement, à Crans-près-Céligny. Sa chambre donne sur le jardin, il clope ses gauloises, veille sur les rosiers de cette ancienne maison de comtesse – les roses, c’est son domaine, décrète-t-on alors au Petit-Bois. Il écrit sur ses voisins, leurs ragots entre deux tricots, leurs querelles à l’heure du jass, leur jeunesse qui revient en écume.

Dans Il, l’un de ses monologues les plus fameux, il écrit: «Dans un jardin public, j’allais le cerveau blessé… Mon sillage charriait des oiseaux morts… L’effort terrible de paraître normal m’avait épuisé.» Ces mots, il les a joués nu sur un ring. Tout est dit.

* Michel Viala, le bruit de mon silence, di 25 août, 22h20, sur RTS 2.

«Ce qui est remarquable chez lui, c’est la rapidité avec laquelle il invente des situations crédibles»

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