Carnet noir

Michel Viala, vie d’un écorché

Le grand auteur romand racontait les petites gens avec des mots qui étaient des tessons. Son théâtre était drôle, cruel et parfois incendiaire. Il vient de mourir à 80 ans

«Sommes-nous encore vivants?» La question claquait sur la scène du Poche à Genève. L’acteur Maurice Aufair mettait un point final à Petit Bois, ce soir d’octobre 2004. La salle applaudissait et Michel Viala avait l’air aux anges dans son fauteuil d’auteur ressuscité. Pendant la représentation, il avait ri, c’était son histoire qui défilait dans Petit Bois, ou du moins la dernière tranche, celle qu’il avait choisie de passer dans un établissement spécialisé, à l’écart des villes où il s’est beaucoup perdu. Cette pièce, comme toutes celles qu’il a écrites pendant plus de cinquante ans, prenait source dans son existence: il y parlait des vieux à l’asile, de leurs querelles, de leurs tripotages en chambre, de leur méchanceté et de leur bagout entre deux tricots.

Michel Viala s’est éteint dans cette maison. Il venait de fêter ses 80 ans, entouré des siens, petits-enfants, compagne, camarades d’esclandre, frères de réverbère. Michel Viala était le cousin genevois de Jack Kerouac, manière de dire évidemment. Comme les baroudeurs de la Beat generation, il pensait que prendre le large, c’était rendre les marges flamboyantes. Et d’ailleurs, c’est ce qu’il a fait, flamber dans les marges. Il a 20 ans en 1950, il fait l’acteur dans la Vieille-Ville de Genève, il faut le voir, le gamin. Il joue la comédie le soir, se chamaille avec sa fiancée espagnole le jour, change de nom comme en passant: son oncle, un Monsieur Tissot, fait le commerce du vin; il ne saurait tolérer que son neveu soit comédien. Michel Tissot devient Viala.

La légende commence là. Sous le choc d’un chagrin, il se serait engagé dans la Légion étrangère. Il aurait ainsi arpenté les déserts d’Algérie, traqué le fennec, troussé les belles d’Alger. C’est ce qu’il racontera du moins. A son retour à Genève, il joue les mercenaires dans les bistrots, des grenades en guise de ceinture. Et il écrit, des textes qui sont des éclats, ceux de la Suisse de l’époque, celle où les hommes fument encore des Brunette, où Monsieur et Madame regardent l’émission Les oiseaux de nuit de Bernard Pichon, où les Opel sont les Rolls du citoyen suisse, où les frontières sont encore des murailles, où l’étranger menace. Michel Viala est le chroniqueur de son temps et de ce point de vue là, son théâtre est celui du quotidien. Les années 1970 le consacrent, sur les scènes romandes comme à la radio. Il joue lui-même ses œuvres, Il notamment. Ce texte-là est son talisman: il le vit, complètement nu sur un ring de boxe, au bois de la Bâtie.

Quand on lui demandait, il y a quelques années, quelles règles du jeu il s’était donné, il répondait: «J’essaie d’écrire le plus simplement possible. J’ai horreur de l’intellectualisme, des constructions métaphoriques. Il faut essayer d’écrire des choses terre à terre. Et puis j’essaie toujours de vivre les choses avant de les écrire.» Michel Viala avait des illuminations. Il se prenait parfois pour Rimbaud. Il y avait bien quelque chose de rimbaldien dans sa rage de rythme. Petit sorcier des villes.

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