Traverser le Pont Neuf avec Michel Vinaver. Contempler la Seine et se sentir épique soudain. L’homme qui marche à côté de vous ressemble à Tirésias, ce devin qui annonce tout et que personne ne veut croire. Un paletot marron, une silhouette maigrelette dans le vent de l’hiver, un visage d’épervier aux yeux perçants: Michel Vinaver, 89 ans, passe au tamis l’époque, en extrait non pas l’or, mais les billes, roulantes et trébuchantes, perles toquées qui, réagencées, constituent des pièces en forme de châteaux ambulants. Avec courants d’air, chambre d’échos et fosse commune.


Michel Vinaver est le grand architecte du théâtre français. Ses toitures sont aériennes, ses fondations profondes. Dernier exemple, éblouissant de finesse: Bettencourt boulevard ou une histoire de France (L’Arche). Christian Schiaretti l’a créée en décembre au Théâtre national de Villeurbanne, la maison qu’il dirige (lire LT du 12.12.2015) Il la reprend au Théâtre de la Colline à Paris dès le 20 janvier. Dix-huit acteurs ajustés à la langue, c’est-à-dire affûtés comme des Opinel, se glissent dans les habits d’une sale histoire de famille. D’un côté, l’héritière de l’Oréal, Liliane Bettencourt, son mignon et amant, le photographe François-Marie Banier; de l’autre, sa fille Françoise Bettencourt Meyers. En jeu, l’héritage, peut-être. L’amour blessé d’une enfant pour sa mère sans aucun doute.


Au bout du Pont Neuf, il y a Chez Denise, un bistrot où l’écrivain a son couvert. C’est là qu’il vous entraîne. Mais pour le moment, il remonte le courant. Il se rappelle ce jour de 1940 où il prend conscience qu’il est juif, où ses parents, immigrés russes à Paris, planifient un nouvel exode, où l’Amérique fait figure de sauveuse quand le Maréchal Pétain crachote ses odieuses lois. Il vous raconte cette enfance lacérée au coupe-papier et vous imaginez: le cargo, le père, la mère, le frère et Michel, toute la famille Grinberg – Vinaver est le nom de sa mère – nouée sur le pont, New York qui perce après des jours de vagues dubitatives, le lycée français où il se sent flotter, les poètes qui seront bientôt ses bouées – T.S. Eliot en particulier, dont il traduira The Waste Land.


Encore une rue et Chez Denise vous tendra les bras. Mais vous croisez Albert Camus au tournant. «J’avais dix-huit ans, je lis dans un journal américain qu’il va donner une conférence à New York. Il y a foule, évidemment, je me glisse à la fin de son allocution tout près de lui, j’ai lu L’Etranger et Le Mythe de Sisyphe à leur sortie en 1942, ces livres m’ont enthousiasmé. Il est aimable, malgré la cohue autour de lui, mais distant. J’apprends où il habite à New York, je me retrouve au pied du building, face à un portier colossal qui fait barrage, mais le poète Léon-Gontran Damas se pointe, il a rendez-vous avec Camus, je profite de sa présence pour entrer.»


Sur le pavé, à côté de Tirésias, vous vous sentez comme au cinéma. Albert Camus se dresse devant vous, derrière lui une somptueuse créature toise les arrivants. Mais que lui veut donc cet étudiant, s’irriterait presque le séducteur? «Je voudrais écrire un essai sur votre oeuvre, plus particulièrement sur son caractère comique», répond celui qui s’appelle encore Michel Grinberg. Le visage de l’écrivain s’éclaire. Personne n’a encore parlé de cette dimension. Une complicité naît, une correspondance suit, près de dix ans d’échanges – publiés en 2012 par l’Arche.


«Alors, Monsieur Vinaver, blanquette de veau?» «Va pour la blanquette et une bouteille de Brouilly.» La viande est tendre, le vin joyeux, l’appétit vigoureux. Et puis vous êtes impatient, vous voudriez tout savoir, sur Camus et lui, le pourquoi de leur éloignement. «Notre différend porte sur une conception de la littérature. Il m’a semblé que chez lui l’engagement prenait le dessus, qu’il voulait démontrer quelque chose. Pour ma part, je pensais qu’un écrivain devait faire confiance au n’importe quoi, qu’il ne devait pas hiérarchiser ses sujets en fonction d’un message, d’un engagement. Je ne reconnaissais plus l’auteur de L’Etranger dans celui de La Peste. Je lui ai écrit, il m’a répondu avec gentillesse qu’il espérait un jour pouvoir récrire à partir de n’importe quoi. C’est ainsi que nous nous sommes éloignés.»

On en oublierait presque la saga Bettencourt, ce roman balzacien devenu précipité théâtral. Mais à propos, pourquoi cette pièce? N’avait-il pas annoncé qu’il n’écrirait plus pour le théâtre après 11 septembre 2001, écrite peu après l’effondrement des Twin Towers? Chez lui, à deux pas de la place Dauphine, il n’a pas résisté. Il a fait comme toujours. Il a découpé des articles, des dizaines, il a stabilobossé des passages, il a classé ce matériau par thème. Il a regardé les icônes russes qui donnent à son bureau un air de vieille Russie – c’est le nom de la boutique que son grand-oncle ouvre dans les années 1920 à Paris, avant de la transplanter à New York. Il s’est perdu peut-être dans la contemplation des statuettes africaines qui bercent sa rêverie. Et puis il s’est dit que l’affaire était trop grosse pour lui, qu’elle débordait, que la marmite politico-familiale était en réalité un chaudron volcanique.

«J’avais l’impression d’être au pied du massif de l’Himalaya, explique-t-il. Au départ d’une pièce, mon matériau est généralement pauvre. Là, j’étais submergé. Ce qui a été décisif, c’est une conversation avec Edwy Plenel. Il me dit: «Nous les journalistes, nous nous sentons trop seuls devant ce genre d’affaire, nous avons besoin du regard des poètes.» Je lui fais part de mon embarras devant l’énormité de la matière. Il me parle du film Sunset boulevard de Billy Wilder dans lequel le narrateur est un noyé. Je tenais mon fils conducteur: il y aurait un chroniqueur qui organiserait la matière.»


L’entreprise, ses violences feutrées, les mythes qu’elle fabrique et sur lesquels elle repose: Michel Vinaver connaît tout ça de l’intérieur. Il s’en est nourri pour ses pièces. A 26 ans, il entre chez Gillette. A 37 ans, il en est le PDG pour l’Italie et la France. Un royaume avec ses conquêtes, ses intrigues, ses guerres intestines. N’est-il pas séquestré pendant plusieurs jours par des ouvriers en colère? Dans un flash, vous le voyez: sa silhouette en lame, sa rapidité de pensée, sa réserve d’objecteur clandestin, ses journées qui s’étirent, ses nuits qui sont des fêtes quand il pianote sur une Remington pendant que les enfants, qui ignorent sa double vie, dorment. L’Oréal, c’est comme Gillette: Shakespeare et Georges Feydeau jouent les souffleurs; la trappe guette.


Chez Denise, la blanquette de veau vous rend onctueux, vous fondez. On en redemande. «Au début de ma carrière chez Gillette, il m’est arrivé de participer aux Pionniers de Marbella, rassemblement où se pressait la crème de l’Oréal. Je me rappelle une discussion avec un haut cadre de l’Oréal. Nous étions en pleine conversation quand soudain il a filé comme un rat. François Dalle, le grand patron, lui avait fait un signe du doigt.» Bettencourt Boulevard raconte cela aussi, la toute puissance de Liliane, l’arrogance de Patrice de Maistre, l’administrateur de la fortune, les coups de talon d’une caste épiée.


Pièce à charge? Non. Michel Vinaver ne juge pas, il prélève l’humeur d’un milieu, il l’exprime tantôt en vignettes, tantôt en tableaux, il en orchestre la musique, Saint-Simon à sa manière frugale d’une cour où pullule la vipère. «Je m’accorde la liberté que je souhaitais que Camus s’accorde. Je me lance sans plan, sans intention d’arriver à une conclusion. Les morceaux se succèdent dans le désordre, mais c’est un désordre que je respecte jusqu’au bout, sans intervenir. La pièce se fait plutôt que je ne la fais. Il y a quelque chose de l’ordre de la drôlerie dans cette histoire, pour peu qu’on la laisse émerger.»


Politique, Bettencourt Boulevard l’est, mais par la bande. Elle invite le spectateur ou le lecteur à entrer dans la lice au sens, à le fabriquer. Ce qui ne signifie pas que Vinaver est absent de sa matière. Il infuse dans un raccourci, dans le choc de deux répliques qu’on aurait imaginées disjointes. L’écrivain s’est toujours défini comme de gauche sans jamais être affilié. Sa sympathie ici va au majordome, à la femme de chambre, à ces figures qui ont érigé le service de Monsieur et de Madame en idéal et qui donnent l’alerte pourtant, qui avertissent Françoise Bettencourt Meyers, la fille. Au nom de quoi? D’une raison supérieure, d’un amour absolu si vous voulez.


Il y a de L’Etranger en Michel Vinaver. Un pas de côté qui est celui de l’objecteur – titre de son deuxième roman publié en 1953 chez Gallimard, grâce à Albert Camus. Il creuse à la croisée des temps. Comme le poète Francis Ponge qu’il cite en exergue de Bettencourt Boulevard, il collectionne toutes les formes de pierre, parce qu’à travers elles «les Temples, les Demi-Dieux, les Merveilles, les Mammouths, les Héros, les Aïeux voisinent chaque jour avec les petits-fils.» Il est cet archéologue-là. Il recompose la comédie des jours et suggère le travail de forces archaïques.


Dans le froid, après la blanquette, on lui parle de Jean-Marie Le Pen, de la fille Marine, de la petite-fille Marion. Bon sujet, non? «Excellent, oui, mais plus pour moi.» La Seine traîne un spleen de décembre. Le paletot marron de Tirésias glisse en douce dans Paris. L’une de ses pièces a pour titre Dissident, il va sans dire. Michel Vinaver a cette grandeur d’écrivain: il n’adhère pas, il est en friction. Et c’est ainsi que le promeneur du Pont Neuf révèle nos mythologies.


Bettencourt Boulevard, Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris, du 20 janvier au 14 février; loc. 0033 1 44 62 52 52; lu 1er février, une soirée avec Michel Vinaver.