Futur antérieur

Ce que Michelet nous apprend des «gilets jaunes»

En 1846, le grand historien publie «Le peuple», au moment où la bourgeoisie observe avec inquiétude les revendications montantes des couches populaires

Comment en finir avec les «gilets jaunes»? L’une des principales raisons qui rendent difficile – pour les pouvoirs publics, pour les médias – de répondre au défi posé par leur mouvement est qu’on ne s’entend pas vraiment sur le sens à lui donner.

Phénomène profond ou simple éruption protestataire née des réseaux sociaux? Demande légitime de justice sociale et de démocratie participative ou levée de boucliers populiste, voire fascistoïde, d’une France qui renâcle à se moderniser? Au fil des commentaires, les partis pris l’emportent régulièrement sur l’analyse. Preuve du divorce grandissant entre une population et ses élites gouvernantes ou intellectuelles, ce désaccord court donc le risque de finir en pugilat d’un camp contre l’autre ou, au mieux, en dialogue de sourds.

Défense de l’exclu

L’intrusion du «peuple» dans l’arène politique s’est rarement produite sans heurt et dans l’unanimité, y compris à l’ère des démocraties. Michelet en témoigne magnifiquement lorsqu’il publie Le peuple en 1846, quittant un instant son métier d’historien pour prendre la défense de cet éternel exclu des débats publics.

L’ambiance n’est alors guère moins tendue qu’aujourd’hui: la bourgeoisie qui croyait triompher sous l’autorité libérale de Louis-Philippe d’Orléans observe avec inquiétude les revendications montantes des couches populaires, avec leurs soudaines explosions de violence. Il faut dire que l’entrée du pays dans l’industrialisation se paie au prix fort sur le plan social. Et pourtant, comme si cela ne suffisait pas, le peuple a presque tout le monde contre lui. A commencer par le monde intellectuel, qui conditionne les opinions, y compris hors des frontières. Michelet juge notamment les écrivains coupables d’avoir accrédité l’idée fausse selon laquelle les classes inférieures sont un réservoir de criminels. C’est prendre l’exception pour la règle et ignorer superbement les souffrances sociales à l’origine de tel ou tel fait divers qui ont pu défrayer la chronique.

Réussir à s’aimer

Comment donc réconcilier ces deux mondes, celui des élites qui pensent et celui du peuple qui agit? Il le faudra pourtant, si l’on veut éviter de voir le pays se déliter pour de bon. Plus que de réformes économiques ou politiques, Michelet parle d’une véritable recomposition de la communauté nationale: les classes adverses qui composent la société doivent enfin se regarder en face et apprendre l’une de l’autre. Apprendre à reconnaître leurs qualités et leurs besoins respectifs, puis réussir à s’aimer.

Pour employer les mots d’aujourd’hui, l’auteur du Peuple appelle à la réinvention d’un lien social, que les lois de l’Etat moderne ont été impuissantes à créer après l’effondrement des solidarités traditionnelles. L’idée n’est pas sans trouver de profondes résonances aujourd’hui, malgré les évolutions advenues entre-temps, ou justement à cause d’elles. Elle suggère en premier lieu que l’image réservée au «peuple» des «gilets jaunes» n’est pas un détail mais un enjeu central, qui conditionnera toutes les autres réponses à leur donner, parce qu’il touche du doigt le déficit d’identité sociale inhérent à un monde toujours plus éclaté. Mais à cela, il n’y a pas de solution facile.

«Les machines (je n’excepte pas les plus belles, industrielles, administratives), ont donné à l’homme, parmi tant d’avantages, une malheureuse faculté, celle d’unir les forces sans avoir besoin d’unir les cœurs, de coopérer sans aimer, d’agir et vivre ensemble, sans se connaître; la puissance morale d’association a perdu tout ce que gagnait la concentration mécanique. Isolement sauvage dans la coopération même, contrat ingrat, sans volonté, sans chaleur, qu’on ne ressent qu’à la dureté des frottements. Le résultat n’est pas l’indifférence, comme on croirait, mais l’antipathie et la haine, non la simple négation de la société, mais son contraire, la société travaillant activement à devenir insociable» (Jules Michelet, «Le peuple», 1846)

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