Concert

Mick Harris, le bruit du nerf

Le musicien britannique aura tout connu des voies qui mènent du punk au dub et très loin au-delà. Il joue à Berne, dans le cadre du Festival Saint Ghetto, ce samedi

C’était en 1992, par une de ces blêmes soirées d’automne finissant comme l’Argovie en produit toute l’année. On était arrivé au Kiff (la salle alternative d’Aarau) largement en avance; on parlait mal la langue, mais les patrons, pris de pitié, nous avaient permis d’assister au soundcheck du groupe qu’on était venu écouter ce soir-là: Scorn. A l’époque, c’était un trio: Nic Bullen à la basse, Paul Neville à la guitare et Mick Harris à la batterie.

Ces jeunes gens de Birmingham (la géolocalisation est importante, on le verra) venaient de sortir – avec l’aide d’un autre guitariste du cru, Justin Broadrick – un magnifique premier album: Vae Solis, chez Earache.

Enténébré

Le soundcheck fut une catastrophe: après avoir tapé ses peaux quelques minutes, énervé par on ne sait trop quoi (peut-être par lui-même), Mick Harris – un petit rasé moustachu constitué de nerf à hauteur de 85% – soulevait sa batterie à bout de bras et la balançait dans la salle presque vide. Le concert qui a suivi, lui, fut une merveille de transe collective: un choc de metal enténébré, industriel, lourd et puissant – guère étonnant pour des individus qui, quelques années auparavant, avaient lancé la déflagration ultra-violente du grindcore avec Napalm Death, leur ancien groupe.

Avec les années, Scorn s’est décanté. Le trio est devenu un duo dès Colossus (Earache, 1993), puis la chose du seul Mick Harris dès 1995 et Gyral (Scorn Recordings). Le projet a aussi changé d’esthétique, passant d’une variante métallique à une forme de dub industriel (l’hypnotique Evanescence de 1994, chez Earache) puis à une incarnation totalement électronique qu’on peut décrire comme un chaudron dans lequel s’entrechoqueraient des basses géantes et des rythmes titanesques. Certains ont pu y voir, à tort, une lointaine prophétie annonciatrice de la scène dubstep, qui allait exploser à Londres durant la première décennie du XXIe siècle.

Contre-intuition

La carrière de Mick Harris a parallèlement connu une évolution globalement contre-intuitive. Elle a en effet été marquée par de nombreuses éclipses, que lui-même a mises en lien avec un sérieux manque de confiance en soi (ceci expliquant peut-être le jet de batterie de 1992). On ne recense d’ailleurs plus les adieux de sa part. A chaque fois, Mick Harris assure ne plus vouloir empoigner que sa canne à pêche pour aller se ressourcer au bord d’une rivière à truites – on ne ment pas: taquiner le goujon est son autre passion.

Troué, son parcours musical s’est (paradoxalement?) aménagé des passages vers d’autres genres, d’autres esthétiques. Si la mécanique de Scorn reste son projet principal et s’il a encore tâté du metal au début des années 90 – entre autres au sein de Defecation (bon appétit!) avec son presque homonyme floridien Mitch Harris –, Mick Harris a exploré beaucoup d’espaces: l’ambient (entre autres sous le nom de Lull), le jazz mordicant (c’est le trio Painkiller, avec Bill Laswell à la basse et John Zorn au saxophone), ou encore des formes particulièrement tortueuses de drum’n’bass (le projet Quoit) ou de trip hop (le duo Matera, avec Teho Teardo).

Lourd et rapide

Comme de coutume annoncé après plusieurs années de silence, le nouveau projet de Mick Harris se nomme Fret – le concert que le Britannique donnera samedi à Berne ne sera d’ailleurs que le deuxième sous cette étiquette, le vernissage ayant eu lieu en août dernier à Berlin, dans le cadre du festival Atonal. A écouter Over Depth, album très récemment sorti chez Karlrecords, on peut décrire cette dernière hypostase comme une synthèse de plusieurs identités précédentes: on y retrouve tout le poids de Scorn, mais avec une volonté de marteler encore plus évidente, et amenée sur des tempi souvent plus rapides.

On renoue surtout dans Fret avec une des caractéristiques majeures du savoir-faire de Mick Harris: celle qui lui permet, sans avoir l’air d’y toucher, de proposer des rythmes extrêmement savants, en constante évolution, balisés de syncopes et de surgissements de temps faibles qui mènent à la limite de l’aberration, mais sans jamais la franchir. C’est, chose somme toute assez peu banale dans le domaine de la musique d’algorithmes, la résultante d’un travail qui veut conserver la prévalence de l’humain et de ses défauts. Attrapé au bout de son clavier, Mick Harris explique – sur le mode, une fois de plus, d’une colossale modestie: «Je suis un autodidacte, un batteur de punk – et encore, pas un bon [il ment, ndlr]. Tout ce que j’ai appris, je l’ai appris en jouant des concerts sans fin, nuit après nuit. Je n’arrive pas à reproduire un rythme correctement [rebelote, ndlr], mais je joue avec mes tripes – c’est ce que John Zorn disait qu’il aimait dans mon style. Quand je programme, c’est un peu la même chose. Si j’ai une idée en tête, j’enregistre ma batterie dans le séquenceur, j’édite mes sons, et on y va. Je n’aime pas y passer trop de temps.» Human, above all.

Amours contrariées

Mick Harris reproduit ainsi quelque chose qui, nolens volens, résume un peu de l’esprit de Birmingham: capter une idée noire, et surtout ne pas trop la polir. La ville des West Midlands est depuis longtemps un creuset de créativité dans le domaine des musiques qui brusquent les tympans et les cœurs. Tous genres confondus, elle vit naître Black Sabbath, dans les années 70; The Specials (de Coventry, juste à côté), dans les années 80; Napalm Death et Godflesh à la fin de la même décennie; Goldie et Surgeon celle d’après. Elle nous offrit même Duran Duran (on plaisante un peu, mais c’est pourtant vrai).

Pourquoi? C’est certainement l’effet bleak – traduisons par «morne». Birmingham l’industrielle, la charbonneuse, la grise. Bien des acteurs de cette scène répètent inlassablement (nos excuses à la maire Anne Underwood) que cette ville leur a appris dès leur enfance à hurler contre elle et, plus tard, à créer des musiques de blindage. Mick Harris, toujours au bout de son e-mail: «Il y a de la colère, dans ma musique. Quelque chose de sombre qui n’a pu être construit que dans cette ville. Je la hais profondément. Moi et ma femme ne rêvons que d’une chose: partir. On peut toujours rêver.» Ou pas.


Fret au Festival Saint GhettoDampfzentrale, Marzilistrasse 47, Berne. Samedi 18 dès 20h30.

Publicité