Brr… Les spectres en ont encore sous la dent. C'est du moins l'opinion de Patrick Kermann, auteur qui propose jusqu'au 31 juillet une balade terriblement macabre à Villeneuve-Lès-Avignon, à un jet de rocaille du cœur du Festival d'Avignon. Il a écrit La mastication des morts, un oratorio pour revenants qui compile des extraits de lettres et de journaux intimes du début du siècle. Solange Oswald, le metteur en scène, a transplanté ces paroles vives dans le Grand Cloître de la Chartreuse. Pour un spectacle à tombeau ouvert, entre farce de polisson amateur de spiritisme et vilain coup de froid à l'âme.

Mais reprenons. Sur le coup de 22 heures, 300 spectateurs déambulent en chuchotant dans le corridor monacal. On est maintenant dans le jardin des chartreux, un pliant à la main et voilà que montent vers les étoiles des rumeurs sans queue ni tête. Ce sont des cadavres endimanchés et cireux qui parlent d'outre-tombe à la lueur d'une loupiote. Chaque visiteur alors de se disperser et de choisir son mort, pour l'écouter raconter le temps perdu: le prix du marbre du caveau à la fin du siècle passé, la peur des bleus sur le Chemin des Dames…

L'émotion tient ici moins au jeu des acteurs qu'au rôle assigné au spectateur et à la façon dont on l'assume plus ou moins bien. Ainsi cette jeune fille, les traits chiffonnés par un chagrin secret, qui restera une éternité penchée sur une défunte. Ils sont beaucoup à livrer quelque chose de leurs drames intérieurs. Et c'est cela qui gêne: ce coup de projecteur cru sur nos fantômes, une façon de les débusquer et de les exposer aux regards de tous.

La critique est divisée. Certains parlent de choc, d'autres de bêtise. On optera pour la vanité. Une impression forte d'abord, un malaise ensuite. Puis plus rien. L'envie de s'en aller surtout.