«Les jours noirs sont derrière nous.» C'est par ces mots simples que Sir Bob Scott, patron de la candidature de Liverpool pour le titre de capitale de la culture européenne 2008, a accueilli sa victoire. Quel retournement, quelle chiquenaude au destin que cette nomination, pour une ville si raillée et meurtrie ces vingt dernières années (la pauvreté, les drames du hooliganisme, les excès de la gauche radicale, la révolte populaire de Toxteth) que ses habitants même en avaient perdu une part de leur légendaire fierté. Aujourd'hui, toute une population enthousiaste participe à la transformation du port ouvrier en pôle culturel, redécouvrant les richesses d'hier – au-delà de l'héritage parfois encombrant des Beatles – et inventant celles de demain. Liverpool n'est pas seule: le phénomène touche toutes les grandes métropoles industrielles du nord de l'Angleterre.

Une anecdote raconte ce changement profond. Il y a cinq ans, dans le cadre du programme national de régénération des régions économiquement sinistrées, les habitants de Walsall, bastion sidérurgique des Midlands, ont été amenés à voter sur la manière de dépenser la manne attribuée par la loterie nationale. Aux projets sociaux, la population a préféré la création d'une nouvelle galerie d'art moderne, d'envergure européenne. «C'était une surprise, mais une grande fierté, raconte Debra Shipley, une élue locale à la Chambre des communes. Comme si les gens avaient voulu marquer un changement d'époque, s'approprier ce qui auparavant semblait si inaccessible.» D'une manière générale, l'argent de la loterie nationale a été un moteur essentiel dans le réveil culturel du nord.

De cette transformation aujourd'hui en plein essor, Manchester a été le phare. Sept ans après, les cyniques affirment que l'énorme bombe déposée par l'IRA, qui a ravagé le centre-ville sans faire d'autres victimes que des dizaines de bâtiments commerciaux, était une excellente chose… Plus qu'aucune autre des cités industrielles anglaises, Manchester a changé de visage en moins d'une décennie. De la trilogie «foot, fête et musique», définition sommaire qui la caractérisait encore il y a dix ans, la ville est entrée dans une nouvelle dimension, une sorte de tout culturel où l'identité se mêle au produit, le moyen d'expression au moyen de s'enrichir, le propos design au discours marketing.

Déjà célébrée dans les milieux musicaux pour le fameux «Manchester Sound», et des groupes aussi influents que New Order ou Oasis, l'ancien bastion du textile étale aujourd'hui sa réussite à travers l'opulence de ses créations architecturales. Dopée par une économie florissante et les retombées financières des Jeux du Commonwealth de 2002, Manchester est la «ville la plus cool de Grande-Bretagne», dit un sondage national. La culture gay underground y prospère.

Liverpool n'en est qu'au début de sa mutation. «Lorsque nous avons lancé notre candidature pour la capitale européenne de la culture, le plus gros obstacle était de vaincre le scepticisme des Liverpudliens, qui sous-estimaient systématiquement le potentiel exceptionnel de leur ville, parce qu'on leur avait tellement dit qu'ils étaient des bons à rien, des voyous», se rappelle Sir Bob Scott. L'attribution de la distinction tant convoitée a été fêtée par la population comme un événement historique. «Les gens klaxonnaient dans la rue, un vieil homme m'a écrit que c'était le plus beau jour de sa vie depuis l'armistice de 1945, certains ont dit que c'était comme si, simultanément, les deux équipes de foot de la ville étaient championnes d'Europe et que les Beatles se reformaient, sourit Mike Storey, le président du conseil municipal. Ce renouveau se traduit par le fait que les habitants, comme dans d'autres métropoles industrielles, réinvestissent le centre-ville, et la nouvelle identité urbaine est façonnée par la communauté estudiantine.»

Bob Scott veut aussi voir dans l'exubérance de Liverpool et de Newcastle la fibre créatrice des cités portuaires, Bilbao, Marseille, Naples, des villes qu'il a invitées en 2008 autour du thème «Cities on the Edge» (jeu de mots sur les villes de la marge, mais aussi à la pointe de la création). Quant à Eddie Berg, qui dirige FACT, un centre culturel ultramoderne dédié aux arts de l'image et de l'Internet ouvert en février dernier, il résume ainsi le phénomène qui s'applique non seulement à Liverpool, mais à l'ensemble des cités du Nord anglais: «La culture est devenue à la fois un moyen et une identité, les deux facettes d'une renaissance. A travers elle se créent des emplois et s'affirme une confiance nouvelle, qui à son tour génère des aspirations nouvelles.»