Dani est une fille mal dans sa peau et mal-aimée. Ce n’est pas le suicide groupé de ses parents et de sa sœur qui va la réconcilier avec la vie, ni Christian, son boyfriend, plus enclin à manger une pizza entre potes qu’à prendre soin d’elle. Etudiant en anthropologie, il prépare avec trois camarades un voyage dans le nord de la Suède où se tient un festival du solstice d’été. Dani décide de se joindre à eux. La présence de la blonde fiancée n’enchante pas les godelureaux, car elle risque de compliquer le plan «à nous les petites Suédoises»…

Ari Aster, 31 ans, s’est imposé l’an dernier avec son premier film, Hereditary, qui convoque une pléthore de fantômes au sein d’une famille endeuillée. Sa deuxième démonstration d’excellence dans le domaine de l’horreur s’avère plus fine, plus ambiguë. Midsommar déjoue les attentes, brouille les codes et cultive le malaise plutôt que d’aligner les scare jumps.

Euthanasie spectaculaire

Sous la conduite du doux Pelle, qui vient de la région, Christian, Josh, Mark et Dani arrivent dans une vaste prairie sertie de sapins et de bouleaux où se dressent de vastes maisons de bois clair. Ils sont accueillis avec bienveillance par une communauté tout de blanc vêtue. Les hommes sont amicaux, les femmes portent des couronnes de fleurs et n’ont pas l’air farouches. Des tisanes étranges et fraîches sont servies. Le solstice d’été se présente sous les meilleurs auspices.

Les choses vont évidemment se gâter. Les runes abstruses et les fresques inquiétantes peintes sur les murs, un ours en cage, un temple interdit, les vaticinations d’un Elephant Man local instillent le malaise. Le séjour bascule lors d’une cérémonie sacrée: deux nonagénaires se lancent en bas d’un rocher et s’écrasent au sol – il faut achever à la masse l’un des deux… Cette démonstration d’euthanasie spectaculaire glace les jeunes Américains. Leurs hôtes n’arrivent à les apaiser en expliquant que ce saut fatal est moins choquant que l’EMS. L’envie de fuir saisit les anthropologues juvéniles tandis que la menace se précise. Il faut dire que Mark a maladroitement soulagé sa vessie sur «l’arbre des ancêtres»…

Sacrifices humains

Se seraient-ils faufilés dans un temple maudit au fond de la jungle birmane ou une pyramide interdite de la cordillère des Andes, on aurait su d’emblée que les voyageurs allaient vers les ennuis. Dans la paisible Suède, c’est plus inattendu. Il est troublant de découvrir que les druides débonnaires farandolant dans la verdure constituent une secte aux mœurs sanguinaires. Tandis que 99% des films d’horreur se déroulent dans la nuit, incubatrice de toutes les peurs, le film d’Ari Aster se passe exclusivement de jour. Le soleil de minuit, celui qui rend fou l’inspecteur d’Insomnia, baigne continûment le décor. Il s’avère angoissant – dès leur arrivée, les étudiants sous acide perdent la notion du temps à cause de la lumière diurne.

Renouant avec la tradition du film d’horreur folklorique, Midsommar évoque forcément The Wicker Man (Le Dieu d’osier, 1973) et son remake (L’Homme de paille, 2006), dans lequel un détective à la recherche d’une jeune fille disparue sur une île découvre que les autochtones pratiquent un culte païen incluant des sacrifices humains. Au jeu des Dix Petits Nègres, les godelureaux disparaissent les uns après les autres. Ils voulaient se taper des Suédoises? Christian fait moins le fier lorsqu’il est amené tel l’étalon reproducteur à un rituel de fécondation cerné par une douzaine de femmes nues encourageant son rut de la voix. Conjuguant taxidermie et feu purificateur, le final flambe de cruauté hallucinatoire – sans renoncer aux fleurs et aux sourires.

Dans sa chambre, Dani a accroché deux images: un plésiosaure et une scène de conte dans laquelle une fillette dompte un grizzly. Elles augurent de la suite. La fragile jeune femme révélera qu’elle a la froideur du reptile préhistorique et la force qui permet de vaincre l’animalité. Couronnée reine sous le soleil de minuit, la mal-aimée est pleinement vengée.


Midsommar, d’Ari Aster (Etats-Unis, 2019) avec Florence Pugh, Jack Reynor, Will Poulter, Vilhelm Blomgren, 2h27.