Insultes, blasphèmes, jurons: chaque semaine de l'été, «Le Temps» repart à la découverte de ces mots qui réjouissent tout autant qu’ils blessent.

Lisons l’Epître de Paul aux Ephésiens: «Ne laissez aucune parole blessante franchir vos lèvres, mais seulement des paroles empreintes de bonté.» Assurément, l’apôtre plaçait de grands espoirs en nous. Mais c’était méconnaître notre nature profonde, qui n’aime rien tant que l’injure, l’insulte, le blasphème, le juron. Parce que, bien souvent, le besoin de jurer naît d’une frustration et se vit comme un défoulement. Cette petite dialectique de l’explosion participe à nous rendre un peu plus vivants.

Ce goût pour le langage qui tache nous vient de loin. Les tout-petits lâchent des avalanches de «caca» à l’intention de leurs parents – si possible au moment du repas, quand les invités sont bien installés. Pour les gosses, ce sont les échanges de gros mots avec les copains sous le préau (ta mère suce des Schtroumpfs!). C’est un jeu. Plus tard, ça devient un rite initiatique – quand un groupe de potes fait clan, le bizutage use souvent de horions mis en mots.

Au-delà de la vérité

Cette parole un peu salissante n’est pas d’un seul bloc. Un juron, une insulte, une injure, ce n’est pas la même chose. Le juron, comme l’écrivait en 2009 le linguiste Jean-Claude Anscombre, c’est une formule qui consiste à verbaliser «une posture psychologique par rapport à un certain état de choses, réel ou virtuel» (bordel de merde!). Anscombre expliquait aussi que les insultes servent «à qualifier un interlocuteur» – animé ou non (saloperie de bagnole!). Précisons encore un peu: dans leur article «Psychologie des injures» (1980), Maxime Chastaing et Hervé Abdi notaient que si les insultes sont des accusations vérifiables et contestables (trouillard!), les injures sont irréfutables, car au-delà de la vérité (raclure de bidet!).

Surtout – et c’est ce qui tiendra lieu de fils rouges pour la suite de ces chroniques –, cet état particulier de la parole est splendide parce qu’il est tout à la fois un laboratoire (Gargantua et le capitaine Haddock sont des artificiers du langage) et un grimoire: on verra en effet que ces (gros) mots peuvent infliger des maux. Ou les adoucir.