Philosophe, helléniste et sinologue, François Jullien donne des pistes pour vivre en commun, sans tomber dans le communautarisme. Alors que les pays occidentaux, travaillés par des angoisses de perte d’influence, se replient de plus en plus dans des débats «d’identité nationale», l’auteur français développe une réflexion interculturelle féconde et stimulante: que ce soit au sein d’un couple, dans une famille, ou dans un pays, vivre en commun ne veut pas dire gommer les différences et assimiler «l’autre», encore moins se replier sur le fantasme d’une identité monolithique. Le commun se nourrit au contraire des écarts entre les individus et les cultures.

- Le Temps: Dans votre livre, vous rappelez que les «valeurs universelles», brandies pour justifier l’existence d’identités culturelles nationales, sont une pure construction.

– François Jullien: Il faut opérer un petit nettoyage conceptuel. La notion d’universel, en tant que «culture universelle» est périmée. Il s’agissait, derrière ce terme, de désigner la culture européenne, qui se prenait pour la culture du monde. Dans mon travail, j’ai fait l’effort de quitter l’Europe et d’aller étudier la pensée chinoise. Et bien aujourd’hui, je ne suis plus certain qu’il y ait un universel donné, un socle inamovible de la pensée. En revanche, je ne renonce pas à la notion d’«universel» comme exigence de dépassement, jamais atteinte. L’appel de l’universel nous pousse à ne pas nous replier, à ne pas nous satisfaire de l’acquis ni à nous barricader derrière des frontières.

– Aux termes d’«identité culturelle», vous préférez ceux de «ressources culturelles»?

– «Identité culturelle» ne me paraît pas convenir comme concept, pour deux raisons. D’abord la culture est nécessairement en mutation, sinon cela veut dire qu’elle est morte − l’idée d’une identité culturelle permanente me paraît donc suicidaire. Ensuite, parce qu’on confond «identité singulière» (celle qui me constitue en tant que sujet), et «identité culturelle» (qui serait collective, et que l’on créditerait d’une valeur objective). C’est cela qui me paraît inadéquat. Je fais une expérience toute simple: pour avoir une identité culturelle, il faut avoir des traits spécifiques.

Or je ne vois pas par quels traits spécifiques on pourrait définir une culture, qu’elle soit européenne, française, ou suisse. L’identité culturelle française est-elle chrétienne ou laïque? Se base-t-elle plutôt sur l’œuvre de La Fontaine ou de Rimbaud? De toutes ces choses à la fois. Les cultures ne cessent d’être travaillées par de l’écart, de la tension. C’est ce qui les maintient vivantes, dans leur capacité à advenir et à se renouveler. Le plus intéressant d’une culture échappe toujours à la catégorisation. Défendre la culture, ce n’est pas défendre une «identité culturelle», mais des ressources. Et ces dernières appartiennent à tout le monde.

– Justement, comment défendre ces ressources culturelles?

– Défendre signifie activer. Mettre en œuvre. Non pas être sur le mode défensif et peureux, ni protectionniste. Il y a un débat à ouvrir, en France aujourd’hui, sur les ressources que nous serions prêts à défendre. Sortons de la configuration idéologique pour entrer dans une réflexion politique. Dans mon livre, j’évoque trois exemples qui me tiennent à cœur, l’enseignement du latin, la dissertation de philosophie, ou l’emploi du subjonctif.

– Autant de ressources qualifiées par certains de signes «d’élitisme». Comment répondre à cette critique?

– Cela pose la question de fond qui est: Qu’est-ce que le commun? Ce n’est pas le semblable. Un commun qui serait l’addition de semblables serait pauvre. Il y a une sorte de lâcheté historique et idéologique aujourd’hui, à faire croire que l’on va produire du commun en rabaissant les exigences. En retirant ce qui est exceptionnel, intense, on obtient un commun qui est une sorte de marais de similitudes. Le commun, pour être actif, doit provenir de tensions, d’écarts. Je ne suis absolument pas élitiste lorsque je défends le latin ou le subjonctif.

Je pense qu’il y a des ressources qu’il faut entretenir et exploiter. Si je retire le subjonctif de la langue française, elle devient plus pauvre. Ce serait se priver d’une modalité factuelle ou idéelle, rabaisser sa capacité et donc notre manière de penser. Une langue s’explore et s’exploite, il s’agit d’une exigence et d’une responsabilité à l’égard de la culture dans laquelle nous avons commencé à penser. Quitte à découvrir d’autres cultures, d’autres champs de ressources.

– Qu’entendez-vous par «écart»?

– L’identité culturelle range, aboutit à des typologies, elle est mortifère. Le commun bâti sur la similitude devient un stéréotype. La notion d’écart, elle, fait paraître la séparation non pas comme une distinction, ou des caractéristiques qui aboutiraient à une notion «d’essence», mais ouvre une distance qui met en regard. Et donc en tension. C’est cela: l’écart maintient l’autre en regard. On ne se débarrasse pas de l’autre, comme on le fait avec la notion de «différence». On est en vis-à-vis avec lui. Le commun ne peut travailler qu’à partir de l’écart. C’est vrai dans un couple ou dans un pays, et dans l’humain en général. Mettre en commun est quelque chose d’actif. Plus il y a d’écarts, plus l’humanité est riche.

– Dans cette optique, vouloir assimiler l’autre serait une grande perte pour le vivre ensemble.

– Le semblable, c’est du répétitif, du clonage. Ce n’est pas du commun, c’est de l’uniforme. C’est l’image d’Epinal du Français avec son béret et sa baguette de pain. Ce qui est intéressant, au contraire, c’est ce qui déborde de cette mesure statistique. La réduction identitaire, on a vu à quoi cela a mené, il y a quelques décennies.

– Comment éviter de tomber dans le communautarisme?

– Si le commun s’ouvre, c’est parce qu’il est travaillé par une exigence universelle jamais assouvie, qui l’invite au dépassement. Alors que s’il se replie sur lui-même, dans sa frontière, il devient exclusif, obsédé par le même. Le communautarisme menace toute communauté. Un couple qui se replie sur lui-même, c’est la même chose. Il peut devenir une bulle, qui empêche la rencontre avec les autres. Il y a un confort du même, mais il faut oser l’autre.

– Si nous avons de la peine à vivre en commun c’est parce que nous n’activons pas assez nos ressources culturelles, en particulier la lecture?

– Quelqu’un qui lit, ou quelqu’un qui ne lit pas, cela fait deux. Il y a une fracture éthique entre les deux. Je parle de la lecture par plaisir, avec la gratuité de la rencontre que cela implique: aller à la rencontre d’autre chose à travers un texte. On disait: un peintre ne peut pas être un criminel. Je crois que c’est vrai. Si vous vous mettez dans la logique de peindre, de créer, vous ne pouvez plus faire certaines choses. Je dirais de même: si vous êtes dans une logique de lecteur, si vous allez à la rencontre d’autres à travers un texte, avec la capacité d’attention qui est celle de la lecture, avec cette continuité, effectivement il me semble que vous êtes éthiquement différent que quelqu’un qui ne lit jamais.

– Lire un roman apporte plus que de rencontrer un être vivant?

– Je pense qu’au fond, c’est toujours de cela qu’il s’agit: il y a de la rencontre. Il y a ouverture à l’altérité. Dès lors qu’on se rend disponible à cela, alors quelque chose change de sa propre vie. Par vocation, la littérature est l’expression du singulier et de l’ambigu: d’une vie, d’un sentiment. Cette question du vivre n’a pas été prise en charge par la science, ni par la philosophie. En lisant un roman, s’ouvre un écart entre le héros et moi qui me donne à réfléchir, me met en intensité.

Mais cet écart, par la fiction, est plus tolérable, car je ne suis pas en train de regarder quelqu’un dans les yeux. C’est la commodité et la ruse de la littérature: elle permet de nous rendre disponible à l’autre, mais sur un mode qui n’est ni désemparant ni contraignant, comme c’est le cas dans la vie effective. Je peux fermer le livre, le reprendre demain, ou ne plus en vouloir. Je ne suis pas assigné. La littérature permet un commerce désintéressé avec l’autre.


François Jullien, «Il n’y a pas d’identité culturelle», L’Herne, 94 p.