Mignon et ses charmes, Mignon et ses tunnels. Disons-le: on ne sort pas bouleversé de l’opéra d’Ambroise Thomas (1811-1896) donné au Grand Théâtre de Genève. Mignon reflète son temps (1866), où le public petit-bourgeois aimait se divertir avec des histoires romanesques et terre à terre pavées de bons sentiments. Il y a là un charme mélodieux qui appartient à une autre époque. On n’y trouvera pas le souffle dramatique de Hamlet, le grand ouvrage sérieux de Thomas, ce qui n’enlève en rien les trouvailles d’une partition finement orchestrée, traversée, de-ci de-là, de très beaux airs.

Là où le bât blesse, c’est dans la dramaturgie. Mignon, adapté des Années d’apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe, est un ouvrage essentiellement linéaire, donc prévisible. A l’exception de cet incendie qui éclate à la fin du deuxième acte et sème un peu la zizanie, tout est parfaitement ordonnancé. Il y a l’air du ténor (trois à vrai dire, dont deux très lyriques), l’air de la mezzo, l’air de la soprano, duos, trios, chœurs, etc. Ce qui sauve Mignon, c’est le flux mélodique, l’élégance de l’instrumentation (flûte, hautbois, clarinette, harpe), la délicatesse des atmosphères. On écoute l’opéra avec un certain plaisir, tout en déplorant des longueurs, en particulier au troisième acte. Et puis, il y a ce dénouement illogique où, pour sacrifier au dogme du happy end, la jeune héroïne Mignon ressuscite sitôt après avoir expiré…

Le metteur en scène Jean-Louis Benoît ne parvient pas à contourner la convention. Il y avait pourtant matière à introduire une part de rêve, notamment avec cette jolie scène au lever du rideau, où l’on voit Mignon, «créature étrange» endormie sur un lit, comme une Belle au bois dormant qui attend qu’on la réveille. Mignon naîtra ­effectivement à elle-même, au fil d’une intrigue où elle renouera avec ses origines, ravira l’homme qu’elle aime à une rivale (Philine). Cette histoire d’une enfant enlevée par des bohémiens et qui à la fin retrouve son père avait de quoi émouvoir. Jean-Louis Benoît peine à innerver le livret, assez mièvre, et bute contre les faiblesses dramatiques de l’opéra.

Il opte pour des costumes d’époque (Thibaut Welchlin), illustre le récit sans génie dans la direction d’acteurs. C’est une mise en scène assez conventionnelle, avec les chanteurs placés les uns à côté des autres pour les scènes d’ensemble. Le jeu est la plupart du temps frontal, ce qui permet d’apprécier l’expression des chanteurs mais tend à figer le mouvement. Certes, l’abattage de Diana Damrau en Philine (qui surjoue un peu) et le numéro du jeune chevalier Frédéric (fougueuse Carine Séchaye sur un déferlement de percussions assez incongru) rompt la douce cadence des événements. Il n’empêche que la soirée s’éternise. Et puis l’ultime tableau, censé incarner cette Italie de légende que convoite Mignon, n’a rien de très affriolant. C’est un paysage de carte postale, kitsch, avec choristes alignés en rang d’oignons surmontés de chapeaux de paille…

La beauté des éclairages (signés Dominique Bruguière) et les décors élégants au deuxième acte (les hautes et sobres parois d’un château) apportent une touche d’élévation. Certains protagonistes se détachent, comme Diana Damrau en Philine qui fait son numéro de coquette, mutine, irritante comme il se doit. On sent qu’elle se ménage un peu, mais elle se lâche au deuxième acte et éblouit dans son grand air «Je suis Titania». Sophie Koch (Mignon) cherche d’abord un peu sa tessiture pour se stabiliser par la suite. Le timbre est beau, rond et envoûtant dans l’aigu, chaud dans le médium malgré des instabilités (l’air «Connais-tu le pays»). Elle dresse le portrait d’une enfant timorée, habillée en garçon, qui peu à peu découvre sa féminité. Hormis quelques scories (notes parfois tendues au sommet des phrases), elle se montre sobre et investie. Le ténor italien Paolo Fanale (Wilhelm Meister) a pour lui une élégante ligne de chant; son timbre clair, juvénile, sied au rôle, mais son émission très particulière, nasale, en fait une voix petite; sitôt qu’il chante avec les autres, ses défauts s’accentuent. Et puis il y a Nicolas Courjal en Lothario, grande silhouette ténébreuse à la voix cendrée et profonde, aux délicates nuances, malgré un timbre guttural. Les dialogues parlés se font comprendre en dépit de l’accent de certains chanteurs.

On ira donc écouter Mignon pour les voix – meilleures que dans le récent Comte Ory. Le chef français Frédéric Chaslin à la tête de l’OSR met en avant la fine percussion, les solos de bois, et la harpe, sorte de héros omniprésent qui traduit bien l’esprit de l’époque… Ceux qui fustigent les transpositions modernes n’auront aucune mauvaise surprise. Rien n’est trahi, rien n’est bousculé. C’est de l’opéra comme on en a beaucoup fait. Mais est-ce suffisant? Faut-il à ce point jouer la tiédeur plutôt que le danger? On attend Macbeth, en juin, pour un coup de poing que la musique appelle.

Mignon d’Ambroise Thomas, Grand Théâtre de Genève. Jusqu’au 20 mai. Rens. www.geneveopera.ch

On écoute l’opéra avec un certain plaisir, tout en déplorant des longueurs, notamment au troisième acte