drame

Mignonne, allons voir si l’Eros…

Dans «Puppylove», Delphine Lehericey évoque les tumultes sentimentaux de l’adolescence. Sensuel et troublant, un premier film très réussi

Mignonne, allons voir si l’Eros…

Drame Dans «Puppylove», Delphine Lehericey évoque les tumultes sentimentaux de l’adolescence

Sensuel et troublant, un premier film très réussi

Et puis Diane et Antoine se sont retrouvés à l’heure de franchir le pas. L’envie de perdre leur virginité les consumait. Mais à 14 ans, ce n’est pas facile de se déboutonner devant l’autre. Les habits coincent, les mots dans la gorge aussi. On s’empêtre dans le tissu et les pudeurs et, au lieu de violons hollywoodiens, il n’y a que le lit qui grince. Ce jour-là, l’élan du désir s’est brisé sur la pesanteur des corps.

Puppylove débute avec cette scène cocasse. Elle devait arriver plus loin dans le film, mais son tournage a ouvert les écluses des souvenirs. Tous les membres de l’équipe sont venus raconter leur «première fois» à Delphine Lehericey. La réalisatrice a pleinement senti le potentiel de ce coït essayé pas pu. Il donne la tonalité d’un film témoignant avec sensibilité des émois, des mises en danger et des déchirements de l’adolescence.

Diane (Solène Rigot) vit avec son père (Vincent Perez) et son petit frère dans l’ombre d’une mère absente. Une nouvelle voisine vient mettre du piment dans sa vie trop fade.

Julia (Audrey Bastien) est un peu plus âgée et nettement plus délurée que Diane. Les deux adolescentes nouent un lien d’amitié fait de fascination réciproque, d’attirance physique et de complicité dans la transgression. A elles les garçons! Dans des configurations qui ne sont pas celles que préconisent les cours d’éducation sexuelle…

Née à Neuchâtel, Delphine ­Lehericey a vécu en France. A Ostende, «au bout du monde», elle a vécu une rupture amoureuse, revisitée dans Comme à Ostende, et c’est en Belgique qu’elle est venue au cinéma. D’ailleurs, deux fois par mois, elle rêve des frères ­Dardenne: «Quand on voit leurs films, on se dit qu’il est possible de faire du cinéma.»

Le théâtre et le documentaire sont les «deux écoles» de Delphine Lehericey. Au théâtre, elle a appris la direction d’acteurs et la gestion de groupe; elle s’est aussi initiée à l’art du clown, une discipline «qui rend disponible, qui aide à imaginer les solutions les plus simples parmi toutes les contraintes du cinéma».

Le documentaire, cette «histoire qui se raconte en vrai», testée avec Les Arbitres pour l’émission Strip-tease et Mode in Belgium pour Arte, lui a montré comment se positionner pour que ce ne soit pas la réalisatrice mais «les acteurs et l’action» qui se placent en avant.

Quand on maîtrise le réel, on peut se permettre de le gauchir. Puppylove se situe de nos jours mais, puisqu’il parle de l’adolescence de toujours, il évacue les emblèmes les plus patents de la modernité. Pour se concentrer sur l’amitié ambiguë de Diane et Julia, la cinéaste a refusé de s’encombrer de contraintes technologiques. Pas de SMS, de chat et de réseau social. Zéro portable! Les adolescents invités à un test screening n’ont pas remarqué cette béance. Ils ont dénoncé des pulls moches sans noter l’éviction des e-béquilles…

Des scènes de sexe ponctuent Puppylove. Elles sont explicites sans être frontales, érotiques mais pas vulgaires. «Le scénario était beaucoup plus cru, ­explique Delphine Lehericey. J’ai pensé à engager des acteurs porno, comme Bruno Dumont dans L’Humanité. Puis j’ai cessé d’intellectualiser la question. Je voulais voir à l’écran ce qui nous reste de ces moments d’adolescence, électriques et assez doux. Les choses un peu trash, je les ai ôtées pour protéger les comédiens.»

Ils sont nombreux à trouver Puppylove mille fois supérieur à La Vie d’Adèle. C’est sans doute vrai car, avec ses ombres, ses cruautés, ses troubles, le scénario du «petit film belgo-suisse» s’avère autrement subtil que celui de la Palme d’or. Delphine Lehericey n’apprécie d’ailleurs guère Adèle: «J’ai eu l’impression d’être obligée de regarder là où je ne voulais pas.»

Parce qu’elle a «vachement peur des explications et justifications», parce qu’elle redoute de «faire du sur-cinéma», Delphine Lehericey en appelle à l’imagination du spectateur. Les décors ­racontent beaucoup – voir la chambre de ce dadais d’Antoine avec, disposées sur le tour de lit, les maquettes d’avions rescapées d’une enfance qui s’éloigne.

La réalisatrice a tourné deux scènes explicitant l’absence maternelle. Dans l’une, Diane regarde des photos de sa mère; l’autre se situe au cimetière, sous la pluie. Elle les a coupées au montage. Parce qu’elles rendaient tragique le destin de Diane et pouvaient laisser supposer un point de vue moraliste selon lequel sa sexualité est déréglée par le deuil.

Devenue femme, déçue par ses proches, Diane prend finalement la tangente au cours d’une ordalie improvisée: traverser l’autoroute à pied. «Je ne savais pas comment finir. Je voulais une rupture, mais sans hystérie. Alors j’ai écrit cette conclusion symbolique en pensant que je trouverais autre chose. Mais cette fin ouverte et libératrice est restée. Elle est pratique aussi pour faire une suite. Puppylove 2 – Elle revient et elle a la haine…» Euh…? Delphine Lehe­ricey rigole. Ni vu ni connu, elle vient de remettre son nez de clown.

VVV Puppylove, de Delphine Lehericey (Suisse/Belgique, 2013), avec Solène Rigot, Audrey Bastien, Vincent Perez. 1h25.

Un lien d’amitié fait de fascination réciproque, d’attirance physique et de complicité dans la transgression

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