Fabriquées par Pataflox, les Choses gonflables défilent deux fois par jour devant une des quatorze plages d’Ubluglute, «à la vitesse sénatoriale d’un escargot avec les quatre pneus crevés». Ces baudruches ont des formes de frites géantes, d’enclumes, d’œufs au plat ou sont à l’effigie des personnages des dessins animés que diffuse Canal Peluche: Tinckey, Mickin, Spirnesol, sans oublier les Duschtroumphf, si rigolos avec leur moustache et leur bonnet…

Reflet grotesque du monde dans lequel nous vivons, ombilic du n’importequoitisme décomplexé, cité-Etat au milieu d’une rivière qui tourne en rond, Ubluglute-sur-Eutra ramène la hiérarchie sociale à deux classes: les Beaux qui fument des Blondie et les Ploucs qui fument des Blondasses. Roman marxiste? Oui, mais tendance Groucho.

Le narrateur, Rototore Atatare, est un Plouc qui exerce la noble profession de colleur de baffes. Il fréquente le Bar de l’Angouasse, rue Gludure-Tarataton, et sa clientèle de branlotins atomiques. Il s’éprend de la belle Totutire. Mais gare! On retrouve Pampufle, le roi du croissant, plié en quatre dans son pétrin… Les forces du mal se mettent en branle!

Nain bétonné

Avec ses jeux de mots laids, son onomastique délirante, ses inventions «à la mords-moi le zbigl» tel le pistolet à frites, Les Choses gonflables, publié chez Torticolis et frères, évoque les romans de Boris Vian. Miguel Angel Morales confirme: «Vian a illuminé ma jeunesse. J’ai tout lu de lui.» Passent aussi sur Ubluglute le souvenir du Concombre masqué et d’Alice, bien sûr, qui ouvrit le chemin menant au nonsense.

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Miguel Angel Morales est né à Barcelone. Il a 6 ans lorsque ses parents émigrent dans le Jura. Le choc thermique est rude, surtout en ces années où la Suisse vote sur l’initiative contre la surpopulation étrangère. Nul en football ou à la fanfare, le petit Espagnol se réfugie dans la lecture. Il excelle en français, ce qui attise la xénophobie de ses condisciples. Le fils d’immigrés sympathise avec un autre sans-grade, Jacques Froidevaux, fils de menuisier, futur Plonk de chez Plonk & Replonk.

Miguel est la troisième roue de ce char qui n’en compte que deux. Il participe activement au développement de la Manufacture générale de grotesquerie. Il a pris aujourd’hui ses distances avec le duo mais reste ami avec Jacques – «Nos enfants sont comme des cousins.» Il détient par ailleurs le premier exemplaire de nain coulé dans le béton qu’aient jamais fait les absurdistes chaux-de-fonniers, soucieux d’offrir «l’objet le plus lourd, le plus laid et le plus inutile» à leur camarade comme cadeau d’anniversaire…

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Un jour, Miguel se chope le virus du rock’n’roll. La musique supplante brutalement ces deux passions qu’étaient les livres et les films. Il achète Le Métèque, de Moustaki («à cause de mes origines») et Look at Yourself, de Uriah Heep. Suivent les premiers Pink Floyd, qui composent encore la bande-son de sa mélancolie, et autres tonnes de vinyle.

A 20 ans, étouffant dans les Franches-Montagnes, il rallie la mégapole: La Chaux-de-Fonds! Il attrape une guitare électrique et fonde le Jivaros Quartet, un combo punk-rock qui connaît un certain succès – à la Rote Fabrik de Zurich, ils volent la vedette à Jesus & The Mary Chain dont ils assurent la première partie. Comme la capitale horlogère manque cruellement de salles de concert, il crée le Bikini Test, équivalent haut-neuchâtelois de la Dolce Vita lausannoise ou de l’Usine genevoise, où se produisent les Dogs ou les Buzzcocks. L’aventure rock’n’roll se termine par un «burn-out de toute beauté», relève celui qui a prolongé son adolescence bien au-delà de la date limite.

Fibre comique

Le ludion du Noirmont n’a jamais exercé de profession pour laquelle il existe une formation. Il a été et reste affichiste indépendant, il a traduit des textes publicitaires du Schwyzerdütsch au français, servi de garde du corps éphémère pour Screamin’ Jay Hawkins… «Ayant quand même la fibre comique», il s’est aussi incarné en Georges Calgon, crooner lavé plus blanc qui, à la tête de ses Phosphates, roucoulait ces fortes paroles: «Les petits oiseaux sont des nazis/Ils volent au pas de l’oie»…

De retour dans les Franches-Montagnes, il vit dans une ancienne école communale, chauffée au bois, avec ses deux fils et sa femme, Sophie Cattin, bijoutière-émailliste. Elle a installé son atelier à l’étage de cette vaste maison (460 m² habitables) qui abonde en coins, recoins et curiosités – un tableau noir séculaire, la chambre rose de l’institutrice… Les quelque 10 000 disques de Miguel débordent de son bureau pour tapisser des parois entières. Il essaie de se calmer, mais continue de traquer les bootlegs. Il travaille sur un nouveau livre avec la vague inquiétude d’être moins bon, tant il est vrai que «la grande force des Sex Pistols est de n’avoir jamais sorti de deuxième album».

Les Choses gonflables se termine sur une note positive: Rototore Atatare s’est épilé les pieds. Faut-il en déduire que le distributeur de baffes est de la race des Hobbits? «Impossible, il fait 1 m 93», rappelle Miguel Angel Morales, en citant Hamlet: «Il délire, mais sa folie ne manque pas de méthode.»


Profil

1963 Naissance à Barcelone.

1983 Premier 45-tours du Jivaros Quartet.

2001 Quitte Plonk & Replonk.

2006 Rencontre Sophie Cattin. Deux enfants: Balthazar et Aurèle.

2020 Publie «Les Choses gonflables».


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