Pendant une heure et quart, ce cinéaste de la démesure s’est exprimé avec sérieux, courtoisie, parfois quelque malice. Et voici qu’à la fin de sa conférence au Festival du film fantastique de Neuchâtel (NIFFF), Miike Takashi, l’auteur d’Audition ou de Ichi The Killer, répond, à la question de savoir si Neuchâtel pourrait l’inspirer comme cadre d’un film: «Peut-être, oui. Ce lac de Neuchâtel est tellement calme, on pense immédiatement qu’il va se passer quelque chose. Des milliers de yakuzas pourraient sortir du lac. Et puisque vous, les Suisses, avez une formation militaire, vous pourriez les combattre. Je ferais bien un film sur cette histoire, mais je ne suis pas sûr de trouver un financement…» Rires généraux. L’histoire des yakuzas émergeant du lac constituera le gag du festival pour le reste de la semaine.

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Miike Takashi se racontant durant une conférence, c’est un pan de l’industrie du cinéma japonais récent qui se déroule. A 56 ans, en ayant commencé les longs-métrages à l’âge de 30 ans, ce bourreau de travail a déjà tourné une cinquantaine de films de cinéma, et une trentaine de bandes, sorties directement en vidéo à l’époque du V-Cinéma.

J’ai travaillé pendant deux semaines sans dormir, et l’équipe me soutenait

Il regarde un extrait de Lady Hunter, 1991: «Ça ne change pas vraiment d’aujourd’hui, je n’ai pas l’impression d’avoir évolué. J’avais 30 ans, c’était la première fois que je tournais, j’ai travaillé pendant deux semaines sans dormir, et l’équipe me soutenait. Je me suis dit alors que, quels que soient les obstacles que je rencontrerais dans l’industrie du cinéma, je les surmonterais.»

Certains ont sombré avec le V-Cinéma

La petite histoire lui donne raison: alors que d’autres ont sombré à la fin du V-Cinéma, n’arrivant pas à gagner les salles classiques, lui est encore là. Il tournait jusqu’à quatre films par année, il se contente désormais de deux, ainsi que des émissions de TV pour les enfants. Il détaille: «Pensez à l’athlétisme: on peut courir 100 mètres à fond, ou tenir un marathon. C’est le même athlète, il ne courra pas de façon identique. Essayer de tourner une scène très rapidement augmente les risques, mais de belles choses peuvent survenir. Je rêve de pouvoir utiliser 10 millions d’euros en quelques jours, on pourrait faire quelque chose de fort.»

Même les œuvres au format numérique disparaîtront. Il est triste que les films se perdent, mais il reste le souvenir

L’époque du direct-en-vidéo est révolue, et pour des films tels que Lady Hunter, c’est le support lui-même qui disparaît: les bandes ont été détruites, il ne subsiste que de piètres cassettes VHS. Le cinéaste boulimique se fait serein: «Même les œuvres au format numérique disparaîtront. Il est triste que les films se perdent, mais il reste le souvenir pour les gens qui ont loué la VHS. Tant que le film reste dans des mémoires, c’est bien.»

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Une nostalgie des premières années

Il cache à peine une nostalgie pour ces premières années, les tournages à la chaîne, dans une liberté totale. A présent qu’il est aux commandes de gros budgets – dont Jojo’s Bizarre Adventure: Diamond is Unbreakable, dévoilé au NIFFF –, il veut faire croire que la situation n’a pas changé: «Je n’ai plus une liberté totale, mais j’ai peu de contraintes. Puisque nous sommes des adultes, en général, on négocie. Quand le tournage commence, puisque je suis le seul responsable du tournage, j’ai une liberté comparable à l’époque où j’avais des budgets plus modestes. Une fois que c’est tourné, les producteurs demandent des coupes dans certaines scènes. Je fais semblant d’écouter, je hoche la tête, puis j’oublie.»

Cap sur la Chine, enfin

Et maintenant, voici l’heure des grands virages: la Chine, et certaines nouvelles technologies. La Chine, Miike Takashi l’approche depuis des années: «DIx ans, exactement. Aucun de mes films n’y a été montré. Or ce pays m’inspire et m’intéresse. L’année passée, 40 000 écrans ont été installés. Il y a autant de spectateurs en Chine que dans le reste du monde. On ne produit des films que pour le public chinois, il est assez nombreux. Et les Chinois font venir des gens du monde entier pour faire des films pour leur propre marché.» Il prépare un «film d’action», tout en se disant conscient des périls, surtout le risque de censure: «C’est peut-être pour éviter la censure qu’ils font venir des gens de l’étranger… Malgré la censure, faire des films en Chine me paraît quand même amusant.»

Je prépare un film à propos de scarabées. Sur le scarabée qui transporte les excréments. Je fais aussi la voix de cet insecte.

Amusant, aussi, l’usage de l’animation par stop motion (comme Ma Vie de Courgette), que le maître empoigne: «C’est pour un film à propos de scarabées. Sur le scarabée qui transporte les excréments. Je fais aussi la voix de cet insecte. Il y a tant de projets de films qui m’intéressent et qui m’amusent…»

Confessions pudiques d’un boulimique, qui se retient en une chose: voir des films. Il précise: «En principe, un réalisateur fait des films parce qu’il aime regarder des films. Vu ainsi, je suis un peu particulier. Les films d’horreur, cela revient à payer pour avoir peur, c’est bizarre. Et pensons aux films violents: pourquoi des gens paient-ils pour voir cela? Souvent je me dis, «cette année, je vais regarder davantage de films, pour m’améliorer». Et puis je commence à tourner, et j’oublie. Alors, je me dis que quand je ne tournerai plus, je pourrai regarder des films.» Ce jour-là, c’est pas encore arrivé.


Festival international du film fantastique de Neuchâtel. Jusqu’au samedi 8 juillet. Projections que Jojo’s Bizarre Adventure… jeudi 6 à 19h45, de The Mole Song: Hong Kong Capriccio samedi 8 à 14h30.