Mike Brodie, du Kerouac en images

Photographie En quatre ans d’errance, le jeune Américain a produit des images magnifiques

Avant de raccrocher pour devenir mécanicien

C’est un univers. En soi, et esthétique. En 2004, Mike Brodie reçoit un vieil appareil Polaroid trouvé sur le siège arrière d’une voiture. «Polaroid Kidd» se met à la photographie et entame un long voyage à travers les Etats-Unis, sur la route et par le rail. A 18 ans, le gamin d’Arizona devient un train hopper parmi une multitude d’autres, s’accrochant de convoi en convoi pour sillonner le pays, dormant sur le dos des wagons de marchandises. En 2006, il passe au négatif 35 mm. Dix des innombrables images qu’il réalise alors sont aujourd’hui exposées à la galerie Les Filles du Calvaire, à Paris.

C’est un jeune homme crasseux qui regarde passer un train depuis un pont, un filet de fruits et légumes sur le dos. Deux autres qui consultent une carte. Ils ont les doigts noirs des mineurs. Sous la plateforme de métal qui leur sert de siège, des lignes verticales disent la vitesse. Une jeune fille est emmitouflée dans son sac de couchage, elle a les yeux du petit matin. Plus loin, plus tard, deux mains maintiennent un dos contre la paroi d’un wagon. «FREE RENT» est tatoué sur les doigts du pousseur. Le grimpeur est vêtu comme un titi parisien: bretelles, chemise rayée, pantalon rapiécé et chapeau informe. Ailleurs, un gars dort dans un champ, la tête sur son sac à dos, tandis que la locomotive siffle en contrebas. Vision romantique du hobo, héritier lointain et affranchi des itinérants besogneux de la Grande Dépression.

C’est un univers mille fois documenté mais c’est celui de Mike Brodie. Dans les tons jaunes et bleus, le vagabond né en 1985 cadre frontalement ou de manière totalement oblique. Il surprend par ses points de vue, n’omet rien de la vie en groupe et des pesanteurs du quotidien. Dans le livre paru aux Editions Twin Palms l’année dernière et déjà épuisé, une compagne ouvre les cuisses sur une culotte tachée de sang. Une autre est assise sur les toilettes. Un jean répand sa saleté au fond d’une baignoire. Tout semble juste parce que le Kidd appartient à ses sujets. Et nous voilà le nez collé à la crasse et à la sueur. Les clichés disent la débrouille et la liberté. La précarité aussi, mais elle importe peu. C’est du Kerouac en images.

Postés sur Internet – les train hoppers 2.0 sont post-punks et ultra-connectés –, les clichés de Brodie attirent vite l’attention des professionnels. En 2008, il remporte le Baum Award du photographe américain émergent. Son travail est exposé à New York, Los Angeles, Zurich ou Paris. Brodie trinque aux vernissages dans ses vêtements de clochard céleste et envoie tout l’argent gagné à sa mère. En 2008, après quelque 7000 clichés, il arrête la photographie, entame des études de mécanique à Nashville et devient mécanicien ferroviaire à Oakland. Il a 22 ans et une autre vie devant lui.

Mike Brodie, A Period of Juvenile Prosperity, jusqu’au 30 novembre à la galerie Les Filles du Calvaire, à Paris. www.fillesducalvaire.com

Les images de Brodie sont postées sur le Web; les «train hoppers» 2.0 sont post-punkset ultra-connectés