Des zones d’ombre. Et puis, soudain, la lumière. L’œuvre de Mike Kelley ressemble à la magistrale mise en scène qui la sert actuellement à Milan: des œuvres éclairées au milieu d’un hangar géant plongé dans les ténèbres. Souvent obscure au premier regard, elle prend tout son sens ici, illuminée par une scénographie qui gomme les repères spatio-temporels. «Eternity is a Long Time» est l’exposition consacrée à l’artiste californien décédé l’an dernier, et visible jusqu’au 8 septembre au HangarBicocca, la fondation créée par Pirelli entre autres.

Banlieue nord de Milan, à quelques encablures du mythique circuit de course automobile de Monza. Faubourgs industriels de la riche cité du Nord, là où le fabricant de pneumatiques a installé son fief, il y a près de 150 ans. L’industriel roule aussi pour l’art; il est le principal sponsor de la fondation créée il y a bientôt 10 ans, et rénovée l’an passé. Il a confié les clés du camion à Vicente Todoli, l’ancien directeur de la Tate Modern à Londres.

Le HangarBicocca est une ancienne usine de moteurs électriques pour locomotives. Un lieu aussi gigantesque (15 000 m2) qu’impressionnant. Le volume de plusieurs cathédrales mises bout à bout et empilées les unes sur les autres. Tout petit visiteur écrasé par cette sombre basilique reconvertie, on s’engouffre dans l’exposition avec le sentiment, à l’entrée de la halle principale, d’être aspiré par un trou noir. En plongeant dans cette nuit artificielle de la banlieue milanaise mangée elle par un soleil de plomb, on en oublie à la seconde le monde extérieur.

On se débat habituellement avec l’œuvre de Mike Kelley. On s’y frotte, s’y pique parfois. On la pousse de l’épaule, on la heurte, on s’y cogne. On l’éprouve presque physiquement, comme lorsqu’on doit se faufiler entre les pièces d’une exposition consacrée à l’artiste. Mike Kelley avait horreur du vide. Son travail était jusque-là toujours présenté de manière confinée, aussi pour agresser (pacifiquement) le spectateur.

Au HangarBicocca, la démarche est radicalement différente. Le spectateur a une occasion unique: tout le loisir et toute la place pour tourner autour de la dizaine de pièces exposées, des installations, performances, vidéos et autres sculptures. Comme pour déterminer le meilleur angle d’approche, celui qui éclaire sur le message de l’artiste et le sens de son œuvre.

Andrea Lissoni est le curateur de la fondation milanaise: «Nous avons travaillé en collaboration avec Emi Fontana, une spécialiste de l’œuvre de Mike Kelley, et avec les spécificités du lieu, à savoir la dimension complètement inattendue de l’espace, et la notion de temps. On perd ici totalement ses repères, nos références spatiales et temporelles. Cet endroit très particulier nous a permis de proposer un autre regard sur Mike Kelley, grâce à l’espace, sans chercher à faire quelque chose de monumental pour autant.»

On voit à Milan principalement le travail des six dernières années de son œuvre. Un travail complexe et protéiforme qui traite entre autres du rapport à l’éducation, à l’identité sexuelle, à l’architecture moderne, de la peinture et de la littérature américaines, des cultures vernaculaires, populaires et underground, des rites d’initiation et de passage.

On se trouve notamment face à des vampires de pacotille, des habits de poupée, des collections de débris, des coupures de journaux et des plans d’architecte, le tout emballé dans des sons étranges qui résonnent et se perdent quelque part dans l’obscurité. Une bizarrerie inquiétante. La folie qui semble rôder, esquissée dans des contours. «On pénètre toujours de façon spectaculaire dans le monde intime de l’artiste, explique Andrea Lissoni. Nous avons été confrontés du coup au problème de la théâtralité dans son œuvre, contre lequel il faut un peu lutter. Pour certaines pièces, nous avons par exemple pris la liberté, en accord avec la fondation Mike Kelley, d’ouvrir le champ de tension de l’œuvre exposée. Car nous avons cherché à présenter, en plus des questions intellectuelles, tout l’aspect sentimental et émotionnel de son travail.»

«Mike Kelley est un artiste de la performativité, qui agresse subtilement le spectateur, poursuit le curateur. Et il oblige parfois ce dernier à devenir acteur lui-même, face à des pièces vers lesquelles on se trouve d’abord attiré, puis un peu interdit. On ne sait du coup plus comment bouger. On se sent faire partie de la pièce mais sans comprendre. Partant de ce constat, nous avons décidé de favoriser les déplacements autour et à l’intérieur même de l’œuvre. Prendre de la distance, donner du recul, de l’espace de réflexion, de vision et de contemplation. Ouvrir ce registre qui n’est pas tant celui de la théâtralité que celui de la performativité.»

Façonneur de l’étrange, Mike Kelley mélange sans cesse la culture d’élite et sa forme populaire. Son travail dérangeant propose un regard critique sur l’histoire populaire américaine. «L’œuvre de Kelley est parfois difficile à déchiffrer, note Andrea Lissoni. Elle est riche et irrévérencieuse. Son travail est complexe, et caractérisé par une grande maîtrise et beauté formelles.»

Mike Kelley était un classificateur maniaque, la mémoire d’histoires mineures presque toujours inspirées de sa propre vie et de son rapport au monde. Il témoignait de celles-ci grâce à une série d’objets et de matériaux de récupération, qu’il mélangeait entre eux. «C’est une juxtaposition permanente entre deux mondes. D’une part une taxinomie structurelle parfaite du monde qui l’entoure, et d’autre part des compositions, des œuvres qui ont leur propre sens. Son travail est éblouissant, souvent dérangeant, toujours marqué par la satire et empreint d’humour noir.»

Un travail en rupture avec les conventions, comme un défi lancé au spectateur. Un travail acharné pour inciter à une réflexion déconnectée des préjugés. Mike Kelley préférait la culture populaire – qu’il considérait comme complexe – aux canons classiques. Le tout servi par une «esthétique de la négativité pure», inspirée par le punk.

Le HangarBicocca, cet espace sidéral sidérant, met parfaitement en lumière le propos de Kelley. La grande réussite est d’y avoir créé une exposition qui n’est pas tombée dans le piège du gigantisme, mais qui au contraire a su retourner le lieu à son avantage. L’hommage à Mike Kelley présenté à Milan n’est pas écrasé par l’espace. Il n’a pas utilisé ce dernier pour autant. Il l’a tout simplement habité. Une performance qui, à elle seule, mérite le déplacement.

Mike Kelley: Eternity is a Long Time, Fondazione HangarBicocca, Milan, jusqu’au 8 septembre. Rens. hangarbicocca.org.Une rétrospective consacrée à l’artiste est visible au Centre Pompidou à Paris, jusqu’au 5 août.

Mike Kelley était un classificateur maniaque du monde qui l’entoure, la mémoire d’histoires mineures