Ils sont à la pointe de deux îlots fantasmés. Deux langues de la côte Est aux ambitions transatlantiques. Rappeurs en guerre contre la rime pauvre, le New-Yorkais Mike Ladd et son homologue de Rhode Island Sage Francis se défient des combats rapprochés. Ce printemps, l'un et l'autre publient deux disques insidieusement militants, mûris à l'écart des lieux communs du hip-hop américain. Et leurs démarches singulières en disent long sur la diversité des discours et des méthodes qu'embrasse le genre scandé.

Avec Negrophilia, disque de peu de mots, Mike Ladd poursuit son exploration d'une culture afro-américaine aux stéréotypes tenaces. Né d'un père noir et d'une mère blanche, ce métis au teint pâle polit ses vers dans les cercles des poètes de la rue du Bronx. En 1997, son premier album Easy Listening 4 Armageddon pose les bases d'un phrasé riche et sensible, gorgé de poésie urbaine et de sermons apocalyptiques.

Trois ans plus tard, l'Américain ébauche une trilogie consacrée à l'opposition entre la race des Infesticons et celle des Majesticons. En ces heures noires où l'administration américaine affûte son discours sur l'«Axe du mal», Mike Ladd règle déjà le combat caricatural des bons et des mauvais rappeurs, en une parodie clinquante des scansions à la mode sur les réseaux hâblés.

Inspiré d'un livre consacré à la vogue de la culture «nègre» dans le Paris des années 20, Negrophilia tient de l'exploration intime. En exil à Paris, Mike Ladd y fait le constat d'une mondialisation chaotique, dans laquelle la culture noire et l'exotisme qu'elle représentait au début du siècle dernier se sont dilués dans un grand tout aux lisières poreuses. «Toile de fond organique à notre paysage digital», le disque réorganise les molécules samplées d'un jazz acoustique mariant les transes d'une Alice Coltrane à l'électricité funky de Miles Davis, l'électronique minimale au R'n'B pulsé.

Adepte comme lui d'un hip-hop sondant par la bande les arcanes de la suprématie américaine, Sage Francis opte de son côté pour une provocation débridée. Souscrivant à l'éthique ascétique du «straight-edge» développée par la scène punk hardcore, ce végétarien libertaire s'est longtemps fait l'apôtre hip-hop du «do it yourself». Lauréat de plusieurs compétitions de rap, licencié universitaire en journalisme et communication, Sage Francis presse à la main ses premiers CD, passant des nuits entières à assembler les enregistrements qu'il improvise le jour sur les ondes des radios alternatives.

Encore confidentielle, la carrière de ce blanc-bec poupin explose le 11 octobre 2001. Diffusé sur Internet un mois après les attentats du World Trade Center, son titre «Makeshift Patriot» («patriote d'occasion»), démonte avec brio la mainmise du gouvernement Bush sur la liberté d'expression et assoit du même coup sa réputation d'insolent insoumis. Un an plus tard, son disque Personal Journals révèle au monde le phrasé passionnel d'un jeune homme mêlant avec une élégance rare confessions intimes et satires politiques. Tandis que sur scène, affublé de perruques grotesques, l'homme se scalpe à la machette en une sinistre prémonition des vidéos de la guerre irakienne.

Prendre le parti de l'ennemi, voilà tout le propos de l'énervé A Healthy Distrust («Une saine méfiance»). Dans un rap vigoureux hérité de Public Enemy, ce Sage enragé se fait l'apôtre écervelé de la course aux armements personnels («Guns Yo»), singe les rituels scéniques du rappeur lambda («Escape Artist») ou démonte la privatisation des services publics («Slow Down Gandhi»), réservant ses rimes les plus amères à l'analyse de ses propres défauts. Réquisitoire impitoyable contre l'aliénation contemporaine, version humaniste des formules chocs d'Eminem, la logorrhée rageuse de Sage Francis s'allie ici les services musicaux d'invités choisis, parmi lesquels le timbre brisé du héros de la country alternative Will Oldham. Signe qu'ici aussi, à l'instar du jazz irriguant les phrasés de Mike Ladd, toutes les musiques se mirent dans cet art spéculaire qui dit mieux que tout autre le désordre palpitant de notre ère.

Mike Ladd, Negrophilia (Thirsty Ear/Musikvertrieb)

Sage Francis, A Healthy Distrust (Epitaph/Phonag)