«Nous naissons seuls, nous mourons seuls», philosophe Phil Bassett, chauffeur de taxi déprimé, sans exiger, pour autant, de supplément à ses clients. Avec sa femme Penny, caissière de supermarché, ils ont deux enfants obèses: Rachel, employée dans une maison de retraite et se gave des romans à l'eau de rose, et le plus jeune Rory qui, quand il n'agresse pas ses parents verbalement, passe sa journée devant la télévision. Heureusement, il y a les voisins: Ron, un autre chauffeur et sa femme Carol, dont l'alcoolisme fait le désespoir de leur fille, et puis la toujours gaie Maureen, collègue de Penny et mère célibataire d'une fille qui joue les petites allumeuses. Inutile de préciser que tout ce joyeux petit monde habite une cité quelconque de la banlieue sud de Londres.

Mike Leigh en ferait-il trop? Dès le (long) premier plan, qui voit Rachel passer la panosse dans un couloir, le spectateur est fixé. Le titre de son premier film, Bleak Moments (1971), résonne sur cette sinistrose, tandis que l'accumulation flirte avec l'irrésistible humour noir de Life Is Sweet (1991). All or Nothing restera obstinément entre les deux, assumant fièrement son misérabilisme. Après l'inattendu Topsy-Turvy, savoureuse évocation des auteurs d'opérette Gilbert et Sullivan, voici donc Mike Leigh de retour en terrain connu. Son terrain. Car qui d'autre que lui sait encore raconter la vie quotidienne des «petites gens», ses gloires et surtout ses misères? Toujours sur la corde raide entre naturalisme et théâtre, drame et comédie, cruauté et empathie, le cinéaste anglais en propose simplement une nouvelle variation.

Une fois de plus, sa méthode, basée sur des séances d'improvisation avec ses comédiens, produit des scènes prodigieuses. Et lorsque le film menace de s'enfoncer dans une morosité définitive, le cinéaste abat sa carte décisive: un événement qui provoquera le sursaut tant attendu chez ces perdants de la vie. Pour en arriver là, il faut parfois s'accrocher, mais ne serait-ce que pour l'incroyable séquence de retrouvailles entre mari et femme, on ne saurait trop conseiller un peu de patience. Comme tout film du Finlandais Aki Kaurismäki, son frère en dérision chaleureuse, un film même mineur de Mike Leigh vaut toujours le détour. Comme la vie, All or Nothing est à prendre ou à laisser, mais en aucun cas un ratage.

ALL OR NOTHING, de Mike Leigh (GB-France, 2002), avec Timothy Spall, Lesley Manville, Alison Garland, Ruth Sheen.