Mike Nichols, «facile» et fêté jusqu’au bout

Hommage Le cinéaste et metteur en scène américain est décédé à 83 ans

Réalisateur d’une vingtaine de films tels que «Le Lauréat», «Working Girl» ou «Closer», il savait capter l’air du temps

Comme Paul Mazursky, son contemporain décédé en juin, il n’a jamais eu la cote auprès de la critique française et des festivals européens. Mais c’était quand même un metteur en scène américain qui comptait. Mike Nichols, le réalisateur d’une vingtaine de films dont Le Lauréat et Working Girl, est mort mercredi soir, victime d’une crise cardiaque. Cinéaste controversé, il était par ailleurs un homme de théâtre très apprécié, après avoir été un comédien novateur. Et l’une des rares personnalités du show-business à avoir remporté à la fois un Oscar (cinéma), un Tony (théâtre), un Emmy (télévision) et un Grammy (disque) Award.

«A force de travail acharné, mais aussi de chance et de coups de pouce, je me suis transformé d’un étranger bizarre et mal dans sa peau qui arrivait à peine à se traîner à l’école le matin en un Américain toujours bizarre mais raisonnablement heureux, un metteur en scène que certains ont décrété sophistiqué et facile», philosophait-il. «Pour une raison ou une autre, on me voit comme quelqu’un à qui tout vient sans effort.» Mais sans une forte personnalité, s’en serait-il aussi bien sorti? Car Mike Nichols, de son vrai nom Mikhail Igor Peschkowsky, était aussi un enfant de l’exil, peut-être le dernier artiste américain directement marqué par la Seconde Guerre mondiale.

Né à Berlin le 6 novembre 1931 d’un père médecin russe et d’une mère allemande, tous deux juifs, il débarque à New York à l’âge de 7 ans. Sa famille s’installe au cœur de Manhattan, change de nom et reçoit la nationalité américaine en 1944. Mais son père décède et sa mère parvient tout juste à envoyer ses deux fils à l’université. Là, le jeune Mike côtoie une certaine Susan Sontag, fréquente assidûment les divans des psys et se découvre un talent de comédien. Plaquant tout pour suivre les cours de Lee Strasberg à l’Actors Studio, il y détonne par son tempérament de… boute-en-train.

En 1955, il rejoint une troupe d’improvisation de Chicago (la future Second City) puis forme un duo historique (seulement professionnel, Nichols étant alors marié à une chanteuse) avec Elaine May qui durera huit ans. Trois disques de leurs sketchs deviennent des best-sellers, ils jouent devant des présidents et même après leur séparation, ils resteront proches, collaborant de temps à autre.

C’est en 1963 que Nichols opte vraiment pour la mise en scène, d’abord de théâtre, en créant la comédie Pieds nus dans le parc de Neil Simon. Un triomphe qui reste quatre ans à l’affiche à Broadway, bientôt suivi par d’autres (Luv, The Odd Couple, Plaza Suite). Impressionnés, les responsables de la Warner l’engagent pour porter à l’écran Qui a peur de Virginia Woolf? d’Edward Albee, avec le couple Elizabeth Taylor-Richard Burton. Un film qui restera la version de référence de cette scène de ménage ultime.

Mais c’est l’année suivante avec Le Lauréat (1967), comédie romantique d’une nouvelle sensibilité, plus osée et grinçante – sans oublier la révélation de Dustin Hoffman et les chansons de Simon et Garfunkel –, que Nichols devient vraiment un cinéaste. Oscarisé, il est aussi le mieux payé de son temps, franchissant la barre du million de dollars. D’où cette image de facilité qui ne le lâchera plus? Avec Hollywood à ses pieds, il signe ensuite son film le plus audacieux: Ce plaisir qu’on dit charnel, avec Jack Nicholson, belle satire de la phallocratie écrite par le caricaturiste Jules Feiffer. Mais il enchaîne aussi les bides: Catch 22 (film anti-guerre), Le Jour du dauphin (science-fiction d’après Robert Merle), La Bonne Fortune (comédie rétro). Remplacé par Elia Kazan pour Le Dernier Nabab, il retourne alors à Broadway pour soigner ses blessures (d’ego).

Vite remis en selle par Streamers de David Rabe, un brûlot contre la guerre du Vietnam, et Gilda Live, one-woman-show décapant de Gilda Radner, Nichols revient au cinéma en 1983 avec Le Mystère Silkwood, où Meryl Streep incarne une pasionaria anti-nucléaire. Dès lors, son meilleur reste lié à des sujets «chauds»: Working Girl et Regarding Henry, qui cernent le phénomène yuppie; les téléfilms Birds in America et Wit, sur la maladie (sida et cancer), Primary Colors et La Guerre selon Charlie Wilson, dans lesquels ce démocrate démonte la politique à l’américaine. Mais aussi Closer, pièce de Patrick Marber qui renoue avec Ce plaisir

Le moins bon, ce sont La Brûlure et Bons Baisers d’ Hollywood, comédies de mœurs d’après des mémoires «sulfureux». Mais on aurait tort de sous-estimer ses films de genre tels que la comédie troupière Biloxi Blues ou le fantastique Wolf. Faciles? Plutôt d’une rare précision, à la fois sentis et tendus. Car en réalité, cet homme quatre fois marié (pour finir durablement avec une présentatrice vedette) et père de trois enfants ne croyait pas aux bons résultats sans tensions!

Avec Hollywood à ses pieds, il signe son film le plus audacieux: «Ce plaisir qu’on dit charnel»