Il aura fallu symboliquement attendre le centième anniversaire de la révolution d’Octobre pour réaliser enfin qu’elle avait eu lieu en novembre, du moins pour nous, calendrier julien oblige. Dès le départ, il y avait donc comme un malentendu. Le centenaire de cette année permet d’en prendre acte: la conquête du pouvoir par les bolcheviques a définitivement quitté le domaine des mythes pour rejoindre les grandes dates historiques. On peut le regretter, mais c’est ainsi. Cela ne résout néanmoins pas tout.

Pas de vraie commémoration

Le statut de date historique ne garantit pas un devenir serein ni un jugement définitif, à l’abri des polémiques ou des remises en question. Octobre 17 reste un moment pas comme les autres, dont on ne sait pas très bien quoi faire. Trop intimement lié à un XXe siècle où notre époque plonge ses racines, trop chargé de significations politiques encore parlantes, qui débordent l’épisode bolchevique lui-même. A preuve, deux réactions contradictoires. En Russie, le centenaire de la révolution d’Octobre n’aura pas fait l’objet d’une vraie commémoration, mais d’une mise en perspective historique – à travers colloques, conférences, publications, etc. – qui la maintient à distance, tout en essayant de la rendre «digérable» par le pouvoir d’aujourd’hui.

A l’Ouest, certains reprocheraient presque aux Russes de vouloir escamoter leur passé, faux procès qui ne rend sans doute pas justice aux efforts de ceux-ci pour vivre avec leur temps. Dans une de ses toutes premières œuvres, la nouvelle Morphine (parue en 1927, mais commencée dix ans plus tôt), Mikhaïl Boulgakov avait trouvé une manière bien particulière d’aborder le basculement d’octobre 17. Ou plutôt de ne pas en parler.

Souffrance sans issue

Morphine se présente comme le journal d’un jeune médecin de province qui est tombé accidentellement sous l’emprise de la morphine. Il croit d’abord pouvoir maîtriser sa dépendance, mais c’est l’inverse qui se passe: elle grignote peu à peu ses marges d’autonomie, pour finalement le diriger complètement. A tel point qu’il préfère le suicide à une souffrance sans issue. Il adresse le témoignage inscrit dans son journal à un ancien camarade d’études. Soigneusement daté, son calvaire aura duré de février 1917 à février 1918. A priori, rien d’étrange: il s’agit d’un texte d’inspiration autobiographique particulièrement intense (médecin de formation, Boulgakov a été morphinomane entre 1917 et 1918), restant à l’écart des événements qui bouleversent la Russie d’alors.

Mais c’est justement un tel contournement, trop évident pour être honnête, qui pose question. Boulgakov a laissé un indice de taille à l’intérieur de la nouvelle, suffisant pour faire penser que son dispositif a une raison d’être plus profonde. L’éditeur (fictif) du journal précise que vingt pages ont été arrachées, situées entre mai et octobre ou novembre 1917, alors que le narrateur fait un séjour à Moscou en proie à des combats de rue. L’indication est en général prise à la lettre: la censure soviétique aurait obligé Boulgakov – anticommuniste notoire – à supprimer un passage probablement guère favorable au coup de force des bolcheviques.

Un avenir qui se ferme

Mais n’est-il pas plus suggestif de penser que ce blanc du journal est une intention de l’auteur et qu’il découle de la logique du récit? Ce serait une manière de rendre visible son contournement attentif de la révolution d’Octobre, en faisant penser par conséquent que tout le texte est à relire sous l’angle de cet évitement. La nouvelle s’éclaire alors sous un jour différent. Et si la condition du morphinomane n’était que la manifestation en surface du refus de l’événement? Le personnage de Boulgakov porte en lui le destin d’un pays entier voué à l’autodestruction, la prescience d’un avenir qui se ferme. Plus encore que l’hostilité de Boulgakov au nouveau régime, il faut peut-être y voir la trace d’une prescience plus profonde, celle du fossé qui sépare l’événement du mythe, et de la difficulté de vivre l’histoire.


Extrait

«Brûle donc, lumière de ma lampe, brûle doucement, je veux me reposer après mes aventures moscovites, je veux les oublier.

Je les ai oubliées.»

Mikhaïl Boulgakov, «Morphine»