Ils plongent notre regard dans les images d’avant-hier et c’est d’aujourd’hui qu’ils nous parlent. Yervant Gianikian et Angela Ricci Lucchi le disent dans un manifeste qui a donné son nom à leur exposition au HangarBicocca de Milan, Non non non . Un manifeste en forme d’aquarelle, datant de 1996 qui refuse toute catégorisation (non politique, non esthétique, non éducatif…) pour n’en accepter qu’une seule: «contemporain». Ceux qui mettent tant d’intelligence et de cœur à analyser des milliers de vieilles bobines de films pour déconstruire les cadrages, libérer ceux qu’on y a enfermés des regards obscènes, scrutateurs, n’allaient pas à leur tour se laisser claquemurer dans des clichés.

Contemporains, ils le sont sans doute dans leur habileté à traiter le cinéma sous forme d’installation et pas seulement de projection. L’exposition milanaise est la première à réunir, sous une forme renouvelée pour les dimensions gigantesques des halles, toutes leurs installations. Sans doute le passé d’architecte de Yervant Gianikian les aide-t-il à faire vivre les images dans l’espace.

Ainsi, pour La Marcia dell’uomo (La Marche de l’homme), la perspective des trois projections capte tout à fait les regards malgré la présence voisine des imposantes tours d’Anselm Kiefer (lire ci-dessous). Conçue pour la Biennale de Venise en l’an 2000, cette installation rassemble des images allant de la fin du XIXe siècle aux années 60. Colorisées en rose vif, en jaune bouton, ralenties pour mieux fixer les esprits, elles rappellent comment le Nord a pu regarder le Sud. L’Afrique en l’occurrence, vue par des voyageurs qui ne vont pas à la rencontre de l’autre mais lui volent, ou lui achètent dédaigneusement son image, travestie, appauvrie. A l’exemple de cet homme en costume et lunettes noires qui se fait filmer avec des Africaines aux seins nus. Ces images, le couple les a littéralement fouillées, à la manière des archéologues, selon le procédé de la «caméra analytique».

Car c’est cela le «secret» des Gianikian, comme le couple se laisse volontiers appelé. Depuis qu’ils se sont retrouvés, en 1982 déjà, confrontés aux restes du dernier laboratoire de Luca Camerio, pionnier du documentaire mort amnésique en 1940, ils ont été pris par une nécessité. Tout voir. Vraiment tout, c’est-à-dire chaque photogramme, pour tout rephotographier, tout refilmer, tout reconsidérer. Des centaines de milliers d’images pour chaque projet.

C’est là, à Milan, que s’est produite la rencontre initiale avec les réserves de Camerio, dans leur ville d’adoption où ils sont pour la première fois mis à l’honneur alors qu’ils ont exposé dans les plus grands lieux à Paris, Londres ou New York. En plus de la monumentale Marcia dell’uomo, cinq autres installations sont montrées en boucle dans le même espace, les images se répondant à chaque fois sur plusieurs écrans. Ainsi, dans Fragments électriques, on peut voir des Tziganes filmés lors de leur retour des camps après la Seconde Guerre mondiale. Ces images offrent un écho terrible à celles que la télévision montrent des évacuations de camps roms en ce début de XXIe siècle. Et Terra Nullius traite de la colonisation britannique en Australie, soulignant le choc meurtrier des cultures.

Autre étape importante de l’exposition, la projection de Carrousel de jeux, présentation de jouets de l’Est européen de l’entre-deux-guerres retrouvés dans des dépôts par les artistes. Poupées, soldats, jeux de société se succèdent et l’on réalise que tout comme les films, ils ont participé à façonner les esprits.

Depuis le début, Angela Ricci Lucchi a mis ses talents d’aquarelliste au service du grand œuvre du couple. Elle dessine leurs projets, story-boards de films ou plans des installations, rendant palpables et colorées leurs idées sans les dénaturer. C’est qu’elles ont la grâce, les aquarelles d’Angela. Il faut dire qu’elle a été l’élève de Kokoschka dans son «école du regard» salzbourgeoise. Le couple a d’ailleurs un projet autour de l’artiste autrichien. Il nous l’a confié autour d’un café au restaurant du musée. Kokoschka qui avait comme eux l’esprit collectionneur, et qui croquait les objets amassés pour les mettre dans ses peintures.

Ils nous ont aussi parlé de l’avant-garde russe sur laquelle ils travaillent depuis de nombreuses années. «Nous avons rencontré les derniers survivants», raconte Yervant Gianikian avec les yeux qui brillent d’autant plus que ce sont des aquarelles d’Angela qui évoqueront ces moments uniques.

L’exposition est justement la première occasion de découvrir autant d’aquarelles de l’artiste italienne. On peut y voir notamment des images de contes de fées, avec des pommes, des rois, des animaux… «J’ai trouvé à Paris il y a des années un livre de contes arméniens que j’ai offert à mon père, explique Yervant. Il avait fui l’Arménie au moment du génocide et s’était réfugié à Venise. Il a traduit et enregistré ses histoires pour Angela.» Des histoires d’autrefois qui relient encore aujourd’hui. Et demain aussi puisque le couple, qui fête cette année ses 70 ans, en a également fait un projet cinématographique…

Yervant Gianikian et Angela Ricci Lucchi, Non non non, HangarBicocca, Milan, jusqu’au 6 juin. www.hangarbicocca.it

Ils ont été pris par une nécessité. Voir chaque photogramme, pour tout reconsidérer