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Œuvres complètes

Milan Kundera entre à la Pléiade

Comme Ionesco ou Lévi-Strauss, le romancier tchèque entre de son vivant dans la prestigieuse collection. Deux volumes resserrés sur l’essentiel de l’œuvre

Qui ? Milan Kundera
Titre: Œuvre
Chez qui ? Présentation de François Ricard

Chez qui ? Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade Deux volumes, 1504 p. et 1328 p.

Le voilà dans son mausolée. Définitivement statufié, Milan Kundera serre contre son cœur ces deux volumes de la Pléiade qui lui permettent d’entrer vivant – à 82 ans – au panthéon de la littérature. Comme Ionesco, Lévi-Strauss, Marguerite Yourcenar, Nathalie Sarraute, et une toute petite dizaine de happy few qui furent couchés sur papier bible avant leur mort. Belle revanche que ce double trophée, pour celui qui fut longtemps un proscrit derrière le Rideau de fer, dans la Tchécoslovaquie communiste qui lui confisqua ce qu’il avait de plus précieux – sa langue de romancier. Jadis contraint à l’exil, l’auteur de La Plaisanterie sait donc qu’il a enfin rallié son Ithaque, sa vraie patrie – la littérature –, et qu’il y règne désormais en maître. Un maître sans doctrine, qui est avant tout un redoutable professeur d’ironie, le grand pourfendeur de tous les préjugés et de toutes les idéologies de son siècle.

Cela dit, ces deux volumes de la Pléiade – entièrement verrouillés par Kundera – nous laissent un peu sur notre faim: une préface trop light, aucune biographie – parce qu’il déteste cet exercice réservé aux «charognards» –, pas de trace de ses textes de jeunesse publiés à Prague au fil des années 1950, on devra se contenter, à la fin de chaque tome, de commentaires où François Ricard éclaire succinctement le contexte historique de l’œuvre kundérienne, son accueil critique et ses différentes traductions dans à peu près toutes les langues de la planète.

Mais il est vrai que Kundera est un sphinx, un grand silencieux, et le régime qu’il nous impose ici reflète sa propre attitude face à une société soumise à la tyrannie des «imagologues» et autres prédateurs de l’intimité qu’il fustige dans L’Immortalité. Et ce maniaque du détail se sent tellement menacé par l’approximation ambiante que l’on peut comprendre qu’il ait lui-même contrôlé cette édition en ne nous offrant que l’essentiel: un recueil de nouvelles, une pièce de théâtre, neuf romans et quatre essais consacrés à l’art d’écrire.

Avec, d’un bout à l’autre, un seul évangile, une seule obsession: être romancier, rien que romancier, ou ne pas être. «Ce fut pour moi plus que pratiquer un genre littéraire parmi d’autres, écrit-il dans Les Testaments trahis. Ce fut une attitude, une sagesse, une position; une position excluant toute identification à une politique, à une religion, à une idéologie, à une morale, à une collectivité; une non-identification consciente, opiniâtre, enragée, conçue non pas comme évasion ou passivité mais comme résistance, défi, révolte.»

Ces mots permettent de mesurer combien l’Occident se trompa lorsqu’il accueillit La Plaisanterie comme l’œuvre d’un militant, d’un simple dissident politique. Terrible malentendu: avec ce premier roman, Kundera renvoyait le communisme et le libéralisme dos à dos pour faire résonner son rire nietzschéen, un typhon dévastateur qui déshabille l’humain de tous ses oripeaux – esprit de sérieux, pathos, comédie du paraître, insoutenable pesanteur du conformisme, mensonge de la sentimentalité «kitsch» – la grande ennemie de Kundera, parce qu’elle est une mascarade grotesque et, surtout, un écran de fumée qui nous empêche d’affronter ce qui définit notre condition: la fragilité.

Et c’est bien cette fragilité qu’interroge le romancier de livre en livre, autant de «sondes existentielles» lancées vers les horizons brouillés d’une époque dont il aura dénoncé toutes les impostures, toutes les illusions. A cette époque figée dans ses certitudes, il oppose des personnages désemparés, brisés, mélancoliques. Vulnérables, mais libres. Poussés vers le large par des rêves rimbaldiens, par des désirs de fuir ce monde. Kundera? Une thérapie par le doute – Diderot est son maître – et, aussi, un magistral éloge du vagabondage conçu comme une forme ultime de résistance. Et si le roman peut servir d’antidote à une société gavée de dogmes, c’est parce qu’il est «un territoire où la vérité n’appartient à personne».

Sur cette question des enjeux de l’écriture, sur ses pouvoirs cathartiques depuis Rabelais et Cervantès, Kundera a signé quatre essais (L’Art du roman, Les Testaments trahis, Le Rideau, Une Rencontre) où il explique que le romancier est toujours irrémédiablement seul, qu’il n’est pas le valet de l’Histoire, qu’il n’est jamais réductible à une morale ni à une conviction, qu’il doit sans cesse lutter contre les fossoyeurs de la mémoire, qu’il n’a pas d’autre mission que de «découvrir les aspects inconnus de l’existence humaine». Et s’il a le devoir de s’engager, c’est au niveau de la forme, dans le secret de son œuvre, en inventant à chaque génération de nouvelles façons d’écrire.

Quant à l’itinéraire de Kundera, qui va des pires désillusions à la consécration, on le suit pas à pas en traversant ces deux volumes de la Pléiade. Les années d’euphorie créatrice, d’abord, lorsqu’il lança à Prague ses premières bombes, un recueil de nouvelles chaplinesques (Risibles Amours) et un roman ô combien sulfureux, La Plaisanterie, où l’on découvre ce qu’il en coûte à un étudiant communiste d’avoir osé écrire sur une carte postale ces deux phrases qu’il croyait être des boutades de potache: «L’optimisme est l’opium du genre humain! L’esprit sain pue la connerie!» Ensuite? Un long exil intérieur, sept années de silence après l’écrasement du Printemps de Prague: exclu de l’Union des écrivains, chassé de son poste d’enseignant, censuré, Kundera fut contraint de travailler dans l’ombre et il écrivit deux romans terriblement satiriques, La Vie est ailleurs – un petit bijou sur les aveuglements de la comédie amoureuse – et La Valse aux adieux, un cocktail de farces énormes qui tournent au drame quand on vit dans une société où Big Brother a passé le relais au Père Ubu.

En 1975, Kundera et sa femme Vera décident de quitter le navire communiste et ils se réfugient à Rennes, puis à Paris. Déraciné de sa langue et de sa culture, celui qui sera nationalisé Français par Mitterrand (en 1981) va pourtant continuer à écrire en tchèque des romans qui ressemblent à des partitions musicales: un art de la variation et de la fugue, avec une construction en kaléidoscope et des intrigues qui se font et se défont par vagues successives. Virtuose de la forme, diabolique dans sa peinture de plus en plus désabusée de notre condition, Kundera signera alors Le Livre du rire et de l’oubli, L’Insoutenable Légèreté de l’être et L’Immortalité, des romans où il met en scène trois femmes inoubliables, Tamina, Sabina et Agnès, des vagabondes de l’absolu en quête de liberté dans un monde qui n’est plus qu’une «pantomime risible». Et qui a perdu l’essentiel: le droit au tragique.

Au début des années 1990, Kundera fit un pari risqué – écrire désormais ses romans en français – et il le gagna en désossant sa prose jusqu’à l’épure. On découvrit alors trois autres livres dont les titres (La Lenteur, L’Identité, L’Ignorance) sont autant de pistes de réflexion et autant de raisons, pour l’écrivain, de se sentir éternellement exilé dans une époque où Franz Kafka est devenu la mascotte des marchands de tee-shirts – voir L’Ignorance, l’ultime roman de Kundera. Demain, il en sera peut-être de même pour lui, quand on aura oublié qu’il était notre Diogène, boxeur métaphysique dansant sur le ring en un temps de détresse où le dérisoire règne sans partage.

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Milan Kundera

«Alors, j’achetai une carte postale et (pour la blesser, la choquer, la dérouter) j’écrivis: L’optimisme est l’opium du peuple! L’esprit sain pue la connerie. ive Trotski!» «La Plaisanterie», p. 214, la Pléiade (I)

La sentimentalité «kitsch» – la grande ennemie de Kundera, parce qu’elle est une mascarade grotesque

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