Genre: jazz
Qui ? Miles Davis
Titre: The Definitive Miles Davis at Montreux DVD Collection 1973-1991
Chez qui ? (10 DVD Eagle Vision/Musikvertrieb)

O n vous parle d’un temps où le jazz avait encore ses divas. Dans le rôle, Miles les éclipsait toutes, et c’est ce que disent avec superbe ces images qu’on savait soigneusement archivées par Claude Nobs, mais que confisquait la désespérante pesanteur d’un dispositif juridique obsolète.

Ceux qui avaient assisté aux visites à répétition du grand sorcier sur la Riviera vaudoise finissaient par douter de tout: de la somptuosité de la musique ouïe en une espèce de rêve éveillé (il en avait pourtant été publié une version audio, mais vite épuisée), de l’atmosphère inhabituellement détendue qui entourait ces épisodes de pure béatitude, parfois même de la réalité des huit séjours (1973, puis de 1984 à 1991) de cet être pétri de légende(s). Bref, tous y allaient de leurs souvenirs frelatés, y compris l’auteur de ces lignes devant qui les portes d’un ascenseur s’étaient un jour ouvertes sur la star en costume de scène, et qui avait osé lui décocher avec un brin d’ironie: «Miles, pourquoi aimez-vous tant Montreux?» «A cause de l’eau…», lui avait répondu le sphinx dans une de ces formules sibyllines qu’il affectionnait.

Montreux, terre d’élection davisienne, c’est ce qui crève l’écran dans ces images dont la dimension de témoignage n’est pour ainsi dire que la face cachée. Ce qu’elles véhiculent dépasse très largement l’anecdote. Festival de haute technologie, de haute couture, de haute coiffure d’un Miles hyperattentif à son look, soit – mais c’est l’enjeu même de cette musique à l’élégance fière. Si Miles y prend la pose du grand alchimiste paré des attributs de la gloire, qui pour lui disputer ce titre? Ces 18 heures de musique insolemment vivantes ne disent pas autre chose: bricoler des éclairs d’extase, extraire des pépites à partir d’un matériau aussi commun que «Time After Time» ou qu’à peu près tout l’environnement sonore, pauvre à l’extrême, de l’époque ­relèvent de la transmutation des métaux. Ce geste d’authentique création se traduit visuellement par tous les signes extérieurs d’une richesse/noblesse non usurpée.

Ce Miles costumé, travesti en Roi-Soleil de la négritude, en impose à ses musiciens autant qu’au public. On n’en finirait pas d’énumérer les séquences qui les montrent suspendus aux notes, parfois simplement aux déambulations du patron, dans une situation de happening permanent qui exige d’eux la plus totale disponibilité. Pas étonnant si les John Scofield, Bob Berg, Robben Ford ou Kenny Garrett ici satellisés ne retrouvent que rarement leur brûlant éclat en dehors de la galaxie Miles: ils savent trop, lorsqu’un solo leur est octroyé, que chaque note peut être la dernière, pour peu que le boss leur décoche un de ces regards de taureau auxquels il n’est pas question de résister.

Mais le champ métaphorique balayé par ces images est sans fin: athlète raidi dans l’effort, boxeur évoluant sur un ring où peut le rejoindre (1991) l’entraîneur de luxe Quincy Jones, acteur affublé de sa doublure, l’intrépide Wallace ­Roney, pour les cascades périlleuses (même concert), tout fait sens quand s’offre aux caméras un personnage plus grand que nature.