Au fil du parcours souterrain qui conduit dans le quartier du Queens, à l'est de Manhattan, la population pendulaire se noircit clairement. Là où vit le génial batteur et pianiste Milford Graves, grande banlieue ravagée et parsemée de villas en bois lépreux, la communauté noire s'est approprié le terrain. Les voitures clinquantes filent à toute allure, distillant un rap criard. La masure de Milford gît là, entre les clôtures et les flics en faction. Il l'a pratiquement construite de ses propres mains. A son image. Sorte de cabane d'Hänsel et Gretel, incrustée de tessons de bouteilles et de mosaïques polychromes.

Dans la cave où il conduit les visiteurs, il y a des dizaines de percussions. Mais aussi un squelette, des murs entiers de décoctions médicinales: une caverne d'alchimiste. Milford Graves, né en 1941, pratique aussi l'acupuncture qu'un maître lui a enseignée en Chine. Le musicien affable, dont les contributions majeures sont liées à Albert Ayler et au mythique New York Art Quartet, ne sait pas conter l'aventure de son genre musical sans tenir des baguettes entre ses mains. Chacune de ses phrases est ponctuée d'une démonstration sonore. Peu à peu, l'atmosphère électrique et l'air vicié aidant, l'entrevue prend l'allure d'une cérémonie vaudou. Il n'est plus envisageable de poser des questions, il suffit d'écouter. D'une voix pétrie de swing, Milford Graves définit les enjeux d'une musique à laquelle il a confié sa vie: «Cela ne veut rien dire, jouer free. C'est impossible. Je m'efforce seulement de garder mon corps en équilibre, de transmettre les vagues qui me traversent.» La distinction n'est pas liée à une coquetterie. Elle est récurrente chez les musiciens interrogés. Prétendre que l'on joue free, donc librement, c'est occulter la part d'abandon, de «lâcher-prise» que cette musique exige. Parler du free jazz, c'est un peu parler du silence. Un mot et il s'enfuit. Les inventeurs de ce son affranchi paraissent tous marcher sur des œufs…

«A un niveau subliminal, le blues et le gospel ont toujours revendiqué un esprit contestataire. Notre mouvement a seulement contribué à le mettre au jour, à radicaliser l'extraordinaire énergie physique qui habite la musique négro-américaine.» Milford Graves se lance alors dans un long solo sidérant, mêlant les rythmes cubains yoruba et les combinaisons du Ghana traditionnel. Démonstration explicite, il joint le geste somptueux à la parole inventive.

Un nouvel enregistrement du New York Art Quartet (avec Milford Graves, John Tchicai, Roswell Rudd, Reggie Workman et Amiri Baraka) vient de sortir après trente ans de silence. Il est intitulé «35th Reunion» (DIW/Plainisphare).