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Au milieu des années 70, la paranoïa commence à infiltrer le cinéma américain

Dans «Tueur d’élite», de Sam Peckinpah, James Caan et Robert Duvall sont deux agents secrets, frères ennemis lancés dans des missions nébuleuses et violentes anticipant les films d’action contemporains

Genre: DVD
Qui ? Sam Peckinpah (1975)
Titre: Tueur d’élite
The Killer Elite
Chez qui ? Wild Side

Au mitan des années 70, Sam Peckinpah est au creux de la vague. La Horde sauvage, réponse explosive du western de souche au western spaghetti, date de 1969 déjà. Depuis, il a tourné deux autres westerns élégiaques, Un Nommé Cable Hogue (1970) et Pat Garrett & Billy le Kid (1973). L’ultra-violence des Chiens de paille (1971) a fait scandale, c’est sur le tournage de Guet-apens (1972) que Steve McQueen et Ali MacGraw se sont rencontrés. Mais Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia (1974) a été un échec. «Bloody Sam» fête ses 50 ans entouré de 300 amis, mais aucun ­représentant des studios ne s’est déplacé.

Il accepte de tourner l’adaptation de Monkey in the Middle, un roman de Robert Syd Hopkins, avec pour têtes d’affiche deux stars du Nouvel Hollywood, partenaires sur Le Parrain, James Caan et Robert Duvall, qui incarnent respectivement Mike Locken et George Hansen, deux agents d’une officine non gouvernementale travaillant à la limite de la légalité pour le gouvernement.

Après une nuit de sexe et de rock’n’roll, les deux amis vont prendre leur service dans une cabane perdue au fond des marécages. Ils doivent assurer la sécurité d’un transfuge de l’Est. Sitôt Mike parti prendre une douche, George abat l’homme dont ils ont la garde. Puis le traître expédie son buddy à la retraite d’une balle dans le coude et d’une autre dans le genou. Fin du premier acte.

Mike n’est pas une mauviette. A force de volonté, il surmonte son handicap. Gainées de cuir et d’acier, les deux articulations bousillées retrouvent une certaine fonctionnalité. En plus, Mike prend des cours d’arts martiaux et développe une efficace technique de combat assisté avec une canne.

Sur ce, ramdam à l’aéroport. Une bande de Japonais (avec des noms chinois) est attaquée à sa sortie d’avion. Il s’agit du leader d’une organisation politique dissidente. Mike a pour mission de planquer Yuen Chung et sa fille.

Il monte une équipe avec un retraité et un taré. Le premier, c’est Mac (Burt Young), petit rital joufflu, as du volant, champion de la bagnole customisée. Le ­second, c’est Jerome Miller (Bo Hopkins), un grand blond à lunettes et au sourire bizarre, tireur d’élite et fétichiste de l’arme à feu.

Le trio exfiltre les cibles d’une maison assiégée, s’offre une poursuite en voiture à travers San Francisco, embarque sur un voilier et finit sur un navire désaffecté de la Navy où des hordes sauvages de ninjas attaquent.

Tueur d’élite n’est pas un chef-d’œuvre. L’intrigue reconduit l’hermétisme caractéristique d’un certain cinéma des années 70. Pourquoi la CIA paie-t-elle des hommes pour défendre le dissident et d’autres pour le tuer? Ce festival de coups fourrés est contemporain des Trois Jours du Condor, de Sydney Pollack, et de Conversation secrète, de Francis Ford Coppola. Le Watergate a ébranlé l’Amérique et infusé dans le cinéma d’action une humeur paranoïaque qui ne cessera de s’aggraver.

Certes «Bloody Sam» est plus à l’aise pour chanter le crépuscule du vieil Ouest que pour chorégraphier des scènes de kendo. Mais il anticipe l’irruption du cinéma de Hongkong à Hollywood. Film charnière, Tueur d’élite annonce les blockbusters à venir, mais conserve une dignité à l’ancienne. On se flingue sans arborer le ­rictus de haine actuellement de rigueur.

Les scènes d’action ne déméritent pas. 4500 balles à blanc ont été tirées, score honorable, toutefois vingt fois moindre que les 90 000 cartouches qui, selon la légende, auraient été brûlées pour le massacre final de La Horde sauvage. Kris Kristofferson, qui a été Billy the Kid pour Peckinpah, dit qu’il n’a jamais connu personne comme lui, «prêt à tout risquer pour son œuvre». En l’occurrence, le cinéaste n’a pas mis sa vie en jeu.

La fin est curieusement déconnectée, je-m’en-foutiste. Mike a empoché une enveloppe et, avec Mac, il met le cap sur le large, laissant derrière lui sa compagne dévouée (l’infirmière qui l’avait soigné). D’une certaine façon, il accomplit le rêve du vieux shérif mourant près de la rivière dans une scène bouleversante de Pat Garrett

Après cette semi-réussite, Sam Peckinpah tournera encore un film de guerre (Croix de fer), un film d’action motorisée ( Le Convoi ) et un film d’espionnage brouillardeux (Osterman week-end). Il meurt en 1984, à 59 ans, détruit par l’alcoolisme et surtout par la cocaïne, son dernier démon.

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Sam Peckinpah

«Je n’ai jamais étudié le cinéma. J’y allais. Je procédais par petits bouts en matière de charge visuelle, sans suivre le modèle MGM à la con»
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