Aussi fouillée que glaçante. C’est ainsi que peut être qualifiée l’enquête publiée dimanche dernier par Le Monde, dans laquelle le sculpteur Laurent Faulon, 51 ans, installé à Genève depuis près de vingt ans, accuse l’artiste Claude Lévêque, 67 ans, de pédocriminalité. Il l’aurait violé de ses 10 ans à ses 17 ans, ainsi que ses deux frères. L’affaire remonte aux années 1970-1980, une époque où les Faulon vivent à Nevers et où la carrière de Lévêque est balbutiante. Devenu depuis une personnalité éminente de l’art hexagonal, ce dernier a représenté la France à la Biennale de Venise en 2009 et s’est vu ouvrir les portes de prestigieuses institutions, du PS1 de New York au Mamco de Genève, en passant par le Palais de l’Elysée ou le Louvre-Lens.

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L’article, avec force détails, décrit l’emprise de Lévêque sur toute la famille, une mécanique implacable devenue par trop coutumière à mesure que les affaires s’accumulent. Il fait également la lumière sur la procédure judiciaire en cours. Début 2019, Laurent Faulon décide de saisir la justice. Il met au courant un cercle de proches et envoie un signalement de huit pages à la procureure de Bobigny. Le parquet ouvre une enquête pour viols et agressions sexuelles sur mineurs de moins de 15 ans. L’artiste porte officiellement plainte en janvier 2020.

Atteindre d’autres victimes

Pourquoi faire appel à la presse aujourd’hui? Joint par e-mail, le sculpteur met en cause la lenteur de la procédure judiciaire: neuf mois pour que la police le contacte à la suite de sa lettre, neuf mois encore pour les premières auditions: «Je me suis résolu à parler à la presse pour accélérer l’enquête. Si j’ai signalé de nombreuses situations inquiétantes ou autres cas à la police, je les savais soit prescrits soit concernant des personnes qui ne parleraient sans doute pas. Mais je me suis dit qu’en passant par la presse j’offrirai peut-être à la justice la possibilité d’atteindre d’autres victimes.»

Quelques heures après la mise en ligne de l’enquête, l’avocat de Claude Lévêque, Me Pierrat, a répondu par un communiqué renvoyant ces accusations au rang de «propos diffamatoires et calomnieux». L’avocat, très médiatique, et qui a récemment défendu Gabriel Matzneff, y menace de poursuites en diffamation quiconque se livrerait à la «propagation publique» de ce qu’il décrit comme des «rumeurs». Mais cela n’a pas suffi à freiner la circulation de l’information.

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Depuis dimanche, d’autres témoignages ont été publiés, comme celui d’un couple d’ex-amis de l’artiste, Jonathan Loppin et sa compagne, la commissaire Julie Faitot, qui, d’après Libération, a effectué un signalement visant Lévêque en 2019. Et les messages de soutien à Laurent Faulon affluent, comme celui de Christian Bernard, ancien directeur du Mamco, qui a travaillé avec les deux artistes et a été le commissaire du pavillon français de Venise en 2009: «Je ne vois aucune raison de douter des assertions de Laurent Faulon. Je le connais comme une personne intègre et crédible», nous explique-t-il par e-mail.

La prise de position du Mamco par son directeur, Lionel Bovier, se conclut, elle aussi, sur un soutien au plaignant: «Le Mamco Genève n’est pas seulement l’un des musées qui, dans le passé, a exposé le travail de Claude Lévêque, mais aussi le musée de la ville où réside l’une de ses victimes présumées, Laurent Faulon, qui y a également exposé – c’est à lui que nous pensons aujourd’hui.»

Saga judiciaire

D’autres voix, dans un exercice périlleux d’équilibrisme, en appellent au respect de la présomption d’innocence tout en soulignant qu’il est essentiel d’écouter la parole des victimes. Mais les professionnels qui ont soutenu Lévêque se sentent sinon trahis, du moins tristes et mal à l’aise. Le coup est d’autant plus rude que l’artiste, d’origine modeste, affiche une éthique irréprochable. Et que l’histoire ravive les traumatismes de Présumés innocents. Cette exposition, sous-titrée «l’art contemporain et l’enfance», présentée au CAPC de Bordeaux en 2000, avait donné lieu à une saga judiciaire de près de dix années dans laquelle, fait inédit, les commissaires avaient été poursuivis entre autres pour «diffusion de l’image d’un mineur présentant un caractère pornographique».

Si elle s’est soldée par un non-lieu, elle a structuré durablement le monde de l’art français, notamment les débats sur la censure et la défense de la liberté de création. L’affaire Lévêque est aujourd’hui du pain bénit pour les trolls d’extrême droite, qui s’en donnent à cœur joie sur Twitter, mêlant dénonciation de réseaux pédophiles imaginaires, critique de la gauche (Lévêque affiche depuis trente ans un engagement politique très à gauche), et vociférations sur le thème de la décadence de l’art contemporain.

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Plus troublant, une question revient systématiquement, alors que beaucoup reconnaissent avoir eu vent de longue date de rumeurs inquiétantes. Qui savait? A-t-on laissé faire? «Celles et ceux qui affirment aujourd’hui que beaucoup de gens étaient au courant font partie de ces mêmes gens. Que n’ont-ils alors publiquement dénoncé ces faits odieux? Il y a là une indécence insupportable», analyse Christian Bernard. Si pour le volet judiciaire il faut s’armer de patience, attendre d’autres auditions, témoignages et un éventuel procès, celui de l’entre-soi complice du monde de l’art a déjà commencé.

Tolérance évolutive

Quant au travail de Lévêque, il est désormais radioactif. Une bonne partie de son œuvre, notamment dans les années 1980, s’est en effet construite autour de représentations photographiques de jeunes garçons. Et se trouve, de fait, réduite à une lecture aussi incriminante qu’univoque. Béatrice Salmon, directrice du CNAP, institution publique qui possède la plus grande collection numéraire d’œuvres de Lévêque en France, dont une troublante série de photos intitulée Vacances au Cambodge acquise en 2006, en appelle ainsi aux historiens et historiennes de l’art, qui auront pour tâche le nécessaire travail de recontextualisation de ces œuvres, comme de nos seuils de tolérance évolutifs face à elles. «Notre rôle est de les conserver, elles font partie de l’histoire. Elles sont des balises, dans ce qui a été produit, fait, vu, acquis. Elles restent dans notre collection, à la disposition des chercheurs.» On peut douter que quiconque demande à les emprunter désormais.


Lionel Bovier: «Je ressens une profonde tristesse»

En intégralité, la prise de position du directeur du Mamco Genève:

«Je suis horrifié par ce que l’enquête du journal Le Monde rapporte des relations de Claude Lévêque à plusieurs jeunes «assistants» qui seraient en réalité autant de victimes. Je ressens une profonde tristesse quand je pense à de telles violences sur des enfants et des adolescents. Nous avons été avertis que Claude Lévêque faisait l’objet d’une plainte l’année dernière. Avec l’équipe de conservation, nous avons décidé un moratoire immédiat sur la présence de ses œuvres en nos murs. Deux membres de l’équipe du musée ont ensuite témoigné auprès des journalistes menant l’enquête des éléments dont ils ont eu connaissance lors de leurs rencontres professionnelles avec l’artiste, alors qu’ils n’étaient pas encore au Mamco.

Au Mamco, Claude Lévêque a réalisé une exposition personnelle en 2003. A l’époque, il était venu seul pour la préparer, ce qui m’a été confirmé par la personne chargée de son hébergement à cette époque. Dans l’équipe ou l’entourage du musée, personne n’a, à ma connaissance, été témoin de situations problématiques ou ambiguës, même s’il est difficile de l’établir 17 ans après. Je n’ai jamais travaillé avec cet artiste, ni avec ses œuvres d’ailleurs. Mais, de mon point de vue, le discrédit qui est aujourd’hui jeté sur son travail sera absolument irrémédiable si les accusations s’avèrent fondées.

Il ne m’appartient pas de me prononcer sur les conséquences légales des actes qui sont relatés dans les articles, mais je peux témoigner de cela: je ne pourrai plus jamais regarder ce travail sans y trouver des indices des crimes qui lui sont reprochés. Par conséquent, le musée que je dirige ne montrera ni ne diffusera son travail dans le futur. Le Mamco Genève n’est pas seulement l’un des musées qui, dans le passé, a exposé le travail de Claude Lévêque, mais aussi le musée de la ville où réside l’une de ses victimes présumées, Laurent Faulon, qui y a également exposé – c’est à lui que nous pensons aujourd’hui.»