Le Dit du Genji. Murasaki-shikibu. Trad. de René Sieffert. Diane de Selliers, trois volumes en coffret, 1260 p. Env. 850 fr.

C'est le premier roman de l'histoire de l'humanité. C'est le miroir le plus étincelant de notre condition. C'est une somme, un cadeau du ciel, le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre. Avec ses 1200 pages et ses 54 chapitres, Le Dit du Genji n'a cessé de fasciner, aux quatre coins du monde, poètes, romanciers et simples lecteurs. Pour célébrer son millénaire, les Editions Diane de Selliers viennent de le rééditer en trois luxueux volumes illustrés par 520 peintures japonaises traditionnelles. Le résultat est un véritable enchantement, une belle occasion de redécouvrir cette fresque composée par une femme, Murasaki-shikibu, qui décalqua ses personnages sur ceux qu'elle côtoya à la cour impériale de Heian, au seuil du XIe siècle.

Sa biographie, comme celle de Shakespeare, reste partiellement énigmatique, à commencer par son identité: le patronyme sous lequel on la désigne est un nom de plume emprunté à l'une des principales figures du roman, la jeune Murasaki, qui ravit le cœur du beau prince Genji. Née aux environs de 978, morte vers 1015, Murasaki-shikibu semble avoir grandi dans l'écrin d'un poème, penchée sur une forêt d'idéogrammes qui lui permirent de déchiffrer les intermittences du cœur, son sujet de prédilection. Ensuite, son existence se perd dans l'ombre jusqu'à ce qu'elle devienne la dame d'honneur de l'impératrice Shoshi, en 1005, l'année où elle se mit à ébaucher la gigantesque tapisserie du Dit du Genji. Pendant une décennie, tapie dans un recoin de la cour impériale, elle observa ce petit monde pour y puiser son miel - et parfois son fiel.

Entremêlant les destins et les genres - merveilleux, satire, chronique politique, comédie de mœurs, méditation philosophique -, Le Dit du Genji raconte la vie du prince Genji le Radieux, un Perceval japonais qui cherche son Graal dans le cœur des femmes, ces femmes dont il sera couvert et inondé, comme une pluie providentielle. «Chacune a quelque chose qui vous empêche de l'abandonner», dit celui dont la séduction fut une sorte de sacerdoce. De sa belle-mère l'impératrice aux modestes demoiselles de compagnie, des obscures courtisanes à la divine Murasaki, son épouse officielle, le Genji vivra la polygamie comme un code d'honneur qui lui permettra d'élever son âme sans jamais offenser ses proies, contrairement à ce béotien de Don Juan. Derrière les paravents, dans le froissement des soies et des murmures, l'érotisme le plus subtil s'invente au clair de lune, avec une délicatesse mozartienne. Et si un amour se fane, c'est la nature elle-même qui est en deuil, les nuages qui s'assombrissent et les ruisseaux qui pleurent...

Quant à la trame du récit, elle court entre la naissance du prince, sa passion pour la concubine de son père, sa disgrâce, son exil volontaire - il a 25 ans -, son retour à la cour et sa rencontre avec Dame Murasaki, dont la disparition transformera le récit en un interminable crépuscule. Au passage, inlassablement, Le Dit du Genji dépeint une société raffinée où les fautes de goût sont impardonnables, où le culte de la beauté devient une religion. Avec, en guise de morale, l'amer refrain que tous les poètes, à travers les âges, reprendront à leur compte: un amour heureux ne dure jamais. En lisant Le Dit du Genji, on découvre donc un admirable traité des passions qui s'empourpre d'une incurable mélancolie pour dire la précarité des destins. Ils sont, écrit Murasaki-shikibu, «à peine plus durables que la rosée», parce que la vie n'est qu'une vaine fumée «qui ressemble au pont flottant des songes». Impermanence du monde, fragilité de l'expérience humaine, fugacité de toutes choses, Le Dit du Genji est un éloge de l'éphémère qui a la légèreté d'une sonate, et la gravité d'un requiem.

Au Japon, ce livre a inspiré une multitude de peintures - les Genji-e - qui constituent un courant esthétique à elles seules. Réalisées sur toutes sortes de supports, elles chatoient comme le visage du Genji, et les Editions Diane de Selliers nous en offrent un copieux florilège. Belle manière de fêter les mille ans du plus radieux des princes. Mille ans, une broutille quand on est immortel.