Nous l’avions quitté au printemps 2006 à Umegaoka, un quartier résidentiel paisible de l’ouest de Tokyo. David Zoppetti nous avait reçu plusieurs heures chez lui, pour évoquer sa vie. Ou plutôt ses vies. Ce Genevois d’origine, établi dans l’Archipel depuis 1986, était alors romancier à succès, avec quatre ouvrages écrits en japonais, qui lui avaient valu deux prix prestigieux.

David Zoppetti avait aussi été reporter vedette de l’émission «News Station», le «Temps présent» japonais, qui réunissait chaque soir 28 millions de téléspectateurs. Et il envisageait d’importer des produits du terroir helvétique… En 2006, David Zoppetti était l’un des 52 Suisses de l’étranger au parcours hors du commun, dont Le Temps avait tiré le portrait. Alors forcément, en été 2017, dans le cadre d’une série comparable, l’envie est forte de lui passer un coup de fil.

De l’écriture à la réflexologie

David Zoppetti écrit toujours. Mais pas seulement. «Depuis des années, je caressais le rêve de mêler mon activité de romancier à la réflexologie. En 2015, après avoir suivi une formation de thérapeute, j’ai pu ouvrir mon cabinet. Ma femme, japonaise, était réticente. Elle me disait que personne n’allait accepter de se faire masser les pieds par un étranger.» David Zoppetti pense surtout attirer une clientèle d’expatriés.

Mais c’est le contraire qui se produit. «Les Japonais viennent chez moi sans réserve ni appréhension. Certains sont un peu étonnés de m’entendre parler japonais (il est l’un des seuls Suisses parfaitement bilingues, ndlr). Au début, je me demandais comment j’allais tourner: maintenant, je me limite à quatre patients par jour pour avoir assez de temps pour écrire.»

J’effectue de très belles rencontres dans mon cabinet. Avec chaque patient s’installe un échange

David Zoppetti

Tous les jours, à pied ou à vélo, David Zoppetti traverse un grand parc pour rejoindre son cabinet. Aujourd’hui, l’homme de 55 ans voyage moins et a arrêté les activités de Cosmo World, sa société de production pour laquelle il avait réalisé de nombreux reportages en parapente – notamment en Suisse. «J’ai toujours aimé voyager pour faire des connaissances. Désormais, j’effectue de très belles rencontres dans mon cabinet. Avec chaque patient s’installe un échange: ils s’ouvrent à moi pendant que je les masse, ils me parlent de leurs joies, de leurs chagrins d’amour… Ce serait une matière très riche pour des romans», sourit-il.

Ces dernières années, David Zoppetti n’a cessé d’écrire. Deux romans lui tiennent particulièrement à cœur. Le premier, dont le titre pourrait se traduire par Un mari dans l’illégalité mais très amoureux de sa femme, raconte l’histoire entre un Italien de Sardaigne et une femme japonaise. «Le thème peut sembler commun mais les mariages mixtes sont encore rares au Japon», explique David Zoppetti, dont le premier roman, Ichigensan, publié en 1997, raconte la liaison passionnée et éphémère, à Kyoto, entre un Européen et une Japonaise non-voyante. Récemment, l’écrivain a aussi publié La saison des départs, évoquant les préparatifs tant matériels que spirituels des Japonais avant d’entrer dans le troisième âge.

Ecrivain peu traduit

David Zoppetti a beau avoir reçu des prix prestigieux au Japon pour ses écrits, il demeure peu traduit. Ichigensan, disponible aussi en coréen peu après sa sortie, n’est traduit en anglais que depuis 2011. Et pour l’heure, aucun roman n’est accessible en français. «Je passe beaucoup plus de temps à investir de l’énergie dans l’écriture qu’à promouvoir mes livres, explique David Zoppetti. Mais bien sûr que cela me ferait plaisir d’être traduit en français.»

En 1983, le Genevois effectuait son premier séjour de six mois dans l’Archipel, avant de s’y installer trois ans plus tard. Quel regard porte-t-il sur l’évolution de la société japonaise? «Le pays s’est davantage ouvert, il y a beaucoup d’étrangers installés ici. Et de plus en plus parlent la langue, même si peu l’écrivent.» Rappelons que l’un des trois alphabets japonais est composé de deux mille idéogrammes, ou «kanjis». David Zoppetti les avait appris seul, avec un livre, lorsqu’il était étudiant à Genève.

Critique sur l’après-Fukushima

L’écrivain est critique sur l’après-Fukushima. «De nombreux Japonais sont totalement obnubilés par l’organisation des Jeux olympiques, à Tokyo, en 2020. Ils ne parlent presque que de cela, voulant ignorer que trois préfectures sont encore dévastées par cet accident nucléaire. Après le tremblement de terre de Kobe, survenu en 1995, il n’avait fallu que cinq ans pour reconstruire la ville. Près de Fukushima, rien ne semble avancer et les habitants sont traités comme des citoyens de seconde zone. Je ne suis pas le seul à m’insurger, ici, contre cette hypocrisie.»

Liens forts avec la Suisse

David Zoppetti a toujours entretenu des liens forts avec la Suisse. Il y a quelques années, il avait fait la promotion d’une absinthe au Japon. «Je travaillais avec une distillerie du Val-de-Travers, Artemisia, dont le responsable, Claude-Alain Bugnon, est passionnant. Il commence maintenant à y avoir des bars à absinthe au Japon, c’est un produit qui intrigue et attire les gens.»

Aujourd’hui David Zoppetti se rend environ une fois par année en Suisse. Il pourra y revenir plus souvent lorsque ses deux enfants, Naomi et Mario (21 et 19 ans) quitteront le nid familial. Il a déjà plusieurs projets pour la suite. «Mais comme je suis un peu superstitieux, je préfère ne pas encore en parler.»


Profil

1962: Naissance à Genève

1980: Découverte du livre Teach Yourself Japanese

1983: Premier contact avec le Japon. David Zoppetti séjourne six mois près de Tokyo.

1986: Il s’installe à Tokyo

1997: Sortie du roman Ichigensan, et obtention du Prix Subaru, suivi de l’adaptation au cinéma.

2011: Traduction de Ichigensan en anglais

2015: Ouverture d’un cabinet de réflexologie