Il ouvre la porte de sa maison et, comme par magie, nous ne sommes plus à Paris. Nous sommes au Japon, par la grâce du jardin zen posé au cœur de la grande pièce du bas et du paravent qui nous sépare de la cuisine. Nous sommes en mer, à bord d’un bateau, tant la maison a été dessinée et décorée comme un navire: toute blanche, du beau parquet au sol, des miroirs et des fenêtres hublots, des balustrades aux premier et deuxième étages. Nous sommes au Mali, accueilli par quatre immenses marionnettes qui surplombent le petit jardin zen. Nous sommes au Sénégal avec ce grand oiseau (un héron? une autruche?) fabriqué à partir de canettes et de bouts de métal par des artistes des rues. Nous sommes partout à la fois et cela n’a rien d’anormal, tant le propriétaire des lieux a voyagé par le monde.

Écrivain iconoclaste, prolifique et à succès (Prix Goncourt 1988 pour L’Exposition coloniale), économiste spécialiste des matières premières (et diplômé de la London School of Economics), consultant pour de grandes entreprises, géographe, scientifique, conteur et marin: Erik Orsenna est un homme aux vies multiples et sa discrète maison parisienne, où il nous accueille est à son image. «Elle est mon refuge et mon bateau, sourit-il. Mes amis m’ont prévenu: le jour où tu la vends, tu meurs.» Ont-ils raison? «Je crains que oui.»

Il aime les planisphères et les cartes; il aime aussi brouiller les pistes. Erik Orsenna est né à Paris, le 22 mars 1947. Mais il ne se prénommait pas Erik ni ne se nommait Orsenna. Issu d’une famille où l’on trouve des banquiers de la région de Saumur, en bord de Loire, des paysans luxembourgeois et une papetière cubaine, il troque l’ultime lettre de son prénom, le C pour un moins convenu K et transforme Arnoult, son vrai patronyme, en Orsenna, du nom de la vieille ville du Rivage des Syrtes, de Julien Gracq. Économiste, juriste, conseiller des puissants, écrivain, voyageur: impossible de le ranger dans une case. Impossible aussi de le faire taire, même quand il pose pour la photographe de T Magazine, qui a bien du mal à obtenir le silence nécessaire pour capter l’instant. Il entend sa supplique mais poursuit: «C’est depuis toujours, quand on me dit de me taire, je continue. Quand j’étais enfant on me disait: «Mais tais-toi donc!» 

Village parisien

Nous sommes au cœur du quartier de la Butte-aux-Cailles, au sud-est de la capitale française. Nous ne sommes pas dans les «beaux quartiers», ceux, bourgeois, de Saint-Germain-des-Prés ou des VIe, VIIe et VIIIe arrondissements ou du très chic XVIe. Le XIIIe, haut lieu des communautés asiatiques, est bien plus populaire, mélangé, un mix de hautes tours et de petites rues typiques et à croquer comme celles de la Butte-aux-Cailles, devenu un bastion des artistes et des amoureux du street art. Le quartier a des allures de village. «Il est à la fois chargé d’histoire et très jeune le soir avec un nombre incroyable de restaurants où je suis connu comme le loup blanc.»

Oui, Paris est sale, mais j’aime Paris! Je suis sans cesse enthousiasmé par sa beauté, je m’en nourris. Je m’arrête, je regarde, c’est à couper le souffle. Je pourrais en pleurer

Erik Orsenna

Erik Orsenna vit dans une maison aux volets bleus. Le silence y règne. Deux petites bâtisses ont été réunies en une. L’ancienne cour qui les séparait a été recouverte par une verrière, surplombant le jardin zen, deux beaux fauteuils rouges et un piano. Art qu’il pratique avec assiduité depuis six ans et qui le passionne au point d’avoir consacré son dernier ouvrage à Beethoven.

Il a beau avoir été élu en 1998 à l’Académie française, au fauteuil de Jacques-Yves Cousteau, être une personnalité hautement médiatique doublée d’un homme aisé; avoir moult fois refusé des postes de ministre après avoir conseillé François Mitterrand, Orsenna n’en demeure pas moins un homme avenant, souriant, hautement sympathique. En franchissant le seuil de sa maison en ce matin de novembre, on s’est dit qu’on allait forcément passer un bon moment. On ne s’est pas trompé.

Marin d’eau douce

Il vit ici un tiers du temps. Un autre tiers est passé en Bretagne, face à l’île de Bréhat où sa famille possédait une demeure depuis cinq générations et dont il s’est séparé il y a peu. «Je me tiens à bonne distance de mon enfance.» Il y possède deux bateaux, un dériveur et un Dragon. «Mais détrompez-vous, je navigue autant en mer qu’en eau douce, notamment sur le Léman. L’expression «marin d’eau douce» n’a rien d’une insulte pour moi.» Le skipper genevois Bernard Stamm est l’un de ses amis. Une photo de lui trône dans la bibliothèque du bas, derrière le piano noir.

Les quatre autres mois de l’année sont consacrés aux voyages. Moins depuis la crise sanitaire, bien sûr, mais le jeune homme de 74 ans, qui publiera bientôt un ouvrage sur le fleuve Niger, puis un autre, en octobre 2022 sur les grands fleuves (dont le Rhône, évidemment) a des fourmis dans les jambes. «Je voudrais retourner au Japon, découvrir la Corée, aller en Nouvelle-Zélande et aussi en Nouvelle-Calédonie.»

Il parle en observant un immense planisphère accroché au mur. Un gourmand face au monde. Un amoureux du travail, qui jure ne pas avoir l’impression de travailler, justement, quand il écrit. Un acharné de l’action qui ne déteste aucun autre mot davantage que rentier. Nous sommes ici dans l’une des deux parties de la maison, celle consacrée à l’écriture romanesque. Au deuxième étage, sous les combles, relié au premier par une passerelle, Erik Orsenna a installé ses deux bureaux. Dans celui-ci, un beau meuble de travail, surplombé par une urne funéraire contenant les cendres de sa mère. «Elle regarde si je travaille bien.» Enfant, elle lui avait ordonné d’être toujours premier en classe. Il avait réussi à négocier de figurer parmi les cinq premiers. Elle lui avait lancé: «Tu seras écrivain et tu serviras la France.» Quant à son père, ancien officier de marine de réserve, il l’aidait à s’endormir en lui racontant des histoires de pirates, de remorqueurs, de sous-marins…

Dans ce premier bureau, on trouve des livres partout: Le Musée de l’innocence d’Orhan Pamuk, une petite bibliothèque «érotique sympathique», Apollinaire, Léopold Sédar Senghor… Deux fauteuils Tulipe, des photos ou des aquarelles de bateau, partout… «J’ai coutume de dire qu’il faut se comporter dans la vie sur terre comme sur mer», dit ce marin qui navigua deux fois dans l’archipel du cap Horn puis partit sur un petit bateau à voile en compagnie de la navigatrice Isabelle Autissier. Cap sur l’Antarctique pour sept semaines de voyage au milieu des glaces. «C’était l’un des rêves de ma vie.»

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Ni ordre, ni désordre

On redescend doucement, à pas de loup, l’escalier aux marches japonaises. Brève escale au premier, quelques pas sur le pont et remontée de l’autre côté vers le second bureau, celui du sérieux, de la non-fiction. Encore un meuble cossu et ancien pour écrire, encore un petit lit pour se reposer. Ici, pas d’ordinateur mais des dossiers bien rangés, sur le numérique, l’eau, la biologie… Contre un mur, encore une bibliothèque. Celle-ci est entièrement constituée de ses publications en français et dans les multiples traductions, dont ses œuvres de référence sur la mondialisation: L’Avenir de l’eau, Voyage aux pays du coton, Sur la route du papier, Géopolitique du moustique

Ici comme ailleurs, rien n’est parfaitement rangé. Nous ne sommes pas dans l’austérité d’une demeure scandinave ou japonaise comme on voit dans les films ou les magazines de décoration. Rien n’est pour autant vraiment dérangé. Erik Orsenna n’évolue ni dans l’ordre ni dans le bazar, on perçoit simplement que sa maison vit, au gré des humeurs de son propriétaire qui l’a décorée d’objets rapportés de voyages, surtout d’Afrique. Mais aussi de petits cochons, d’une statuette du couturier Jean-Paul Gaultier en nain de jardin ou de tirages des photographes Martine Franck et Peter Lindbergh.

Il aime quitter son chez-lui pour marcher dans Paris. Quand il se rend à l’Académie française, il effectue toujours le trajet à pied. «Je marche, je marche, je marche… je suis un piéton de Paris.» A l’heure où le bruit de fond veut que tout Parisien digne de ce nom ne rêve que d’une chose, fuir pour s’installer à la campagne, en Bretagne ou à Bordeaux, lui ne l’envisage pas une seconde. «Oui, Paris est sale mais j’aime Paris! Je suis sans cesse enthousiasmé par sa beauté, je m’en nourris. Je m’arrête, je regarde, c’est à couper le souffle. Je pourrais en pleurer.» Il sort son téléphone mobile, montre une photo qu’il a prise de l’île Saint-Louis, depuis les quais de Seine. «Regardez! C’est sublime, non?»

Antennes francophones

Il aime aussi marcher dans Genève, autre ville aimée. Comme la Suisse d’ailleurs, qu’il dit adorer. «La Suisse est un laboratoire démocratique formidable et passionnant. On y chérit une démocratie permanente et efficace. Je ne supporte pas la morgue française à l’égard de la Suisse.» Lui qui préside Initiatives pour l’avenir des grands fleuves, un collectif international et pluridisciplinaire basé à Lyon qui porte la voix des fleuves pour un avenir commun durable, parle du Rhône comme d'une «bête sauvage». Il pratique surtout la Suisse romande: «Ma patrie, c’est la francophonie.»

Un jour, lui qui se dit «possédé par la divinité du bonheur»; lui qui jure être totalement étranger aux sentiments de mélancolie, de nostalgie, de tristesse, d’angoisse («ma seule angoisse, c’est de devenir fou») se penchera sur le passé de sa maison, rachetée au grand historien et professeur au Collège de France, Pierre Rosanvallon. Un matin, il y a quelques années, une dame vient frapper à sa porte. Erik Orsenna ouvre à cette inconnue qu’il fait entrer. La visiteuse lui raconte comment elle vécut ici même, dans l’une des deux moitiés, elle, ses proches et quatre autres familles. En 1942, lors de la grande rafle contre les juifs orchestrée par la police française du régime de Vichy, ses parents furent arrêtés avant d’être déportés et de mourir.

Depuis le jour de sa première visite, la dame est devenue une amie proche de l’écrivain. «Un jour, je raconterai l’histoire de cette maison» nous confie Orsenna en nous raccompagnant vers la sortie. Pour une fois, il ne nous a pas surpris. On peut même dire sans se vanter qu’on s’en serait douté.

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