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Les mille vies de Paul Veyne

Le grand spécialiste de l’histoire romaine, prix Femina de l’essai 2014, livre les facettes d’une existence romanesque

Les mille vies de Paul Veyne

Le grand spécialiste de l’histoire romaine livre les facettes d’une existenceromanesque

Genre: Mémoires
Qui ? Paul Veyne
Titre: Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas. Souvenirs
Chez qui ? Albin Michel, 260 p.

Quand on avait rencontré Paul Veyne dans sa jolie masure provençale au pied du mont Ventoux – ambiance whisky largement allongé d’eau pour lui et rouge du coin pour l’auteur de ces lignes –, on s’était vite persuadé de l’immense humanité de ce génie, aujourd’hui professeur honoraire d’histoire romaine au Collège de France – c’est à lui que l’on doit Le Pain et le Cirque (1976), Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes? (1983) ou encore Quand notre monde est devenu chrétien (2007).

A l’époque, début 2013, il présentait une nouvelle traduction de L’Enéide de Virgile: une version nerveuse, pleine de sève, à l’image de cet octogénaire (Veyne est né en 1930) qu’on dira pétillant et empathique par pures litotes. Aujourd’hui, c’est à l’exercice de l’autobiographie qu’il se livre: le plaisir de lecture en est différent, mais non pas moindre.

En 1970, Paul Veyne fit trembler les piliers marxiste et structuraliste de la science historique avec un seul livre: Comment on écrit l’histoire. But de l’essai, dans ses mots d’aujourd’hui: montrer «qu’il n’y [a] pas de lois de l’histoire, quoi que suggèrent les mots trompeurs de «sciences» humaines: sur la terre des hommes il n’y [a] que des «intrigues» compliquées.»

Pour Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas, Veyne, au moment d’écrire sa propre histoire, reconstitue son individualité en reproduisant le modèle des intrigues (le pluriel est important): organisée selon un agencement globalement chronologique qui se permet toutefois de nombreux allers et retours, la biographie prend ici la forme d’une mosaïque de récits courts – une marqueterie littéraire dont la structure reproduit l’indécision de toute existence considérée dans ses inévitables voltes.

Les fragments que tisse Veyne sont de natures multiples: on trouve un mythe originel – celui de la naissance de sa vocation d’historien à l’âge de 8 ou 9 ans lorsque, se promenant sur une colline surplombant Cavaillon, il trébuche sur une pointe d’amphore romaine qui affleurait là. On trouve aussi des récits d’enfance – en Provence occupée, dans une famille plutôt maréchaliste emmenée par un père négociant en vins – puis d’apprentissage: khâgne, Ecole normale supérieure (Veyne y croisera plusieurs grands fauves de l’époque: Le Goff, ­Althusser, Foucault surtout, avec qui il se liera d’une profonde amitié), Ecole pratique des hautes études, Sorbonne, Ecole française de Rome – cursus qui nous vaudra l’exposé de la désopilante maladresse de l’auteur sur un champ de fouilles tunisien.

Veyne fait suivre d’autres trames encore: sa découverte éblouie de l’Italie, son affiliation peu ­orthodoxe au Parti communiste, son engagement anticolonialiste, ses compagnonnages avec René Char ou Michel Piccoli, enfin son entrée au Collège de France sous l’aile de Raymond Aron, avec qui il se brouillera dès son intronisation.

Un acte manqué de la plus pure espèce, dont il faut absolument lire le synopsis qu’en donne Paul Veyne en toute honnêteté – belle expression en tous les cas de ce que l’on appelle le «pacte autobiographique»: «à la suite de ma leçon inaugurale, Raymond Aron s’écarta de moi, m’écarta de lui, lança contre moi ses élèves lorsque je revins parler à son séminaire. Il n’avait pas tort, je m’étais conduit plus que grossièrement avec lui. Aron […] m’avait présenté au Collège de France et m’y avait fait recevoir. Or le programme anonyme que je venais d’exposer dans ma leçon inaugurale n’avait rien d’aronien. Pire encore, Aron n’y était ni salué […] ni même remercié: son nom n’avait pas été prononcé. Ingratitude ou plus encore: il me manquait le sens le plus élémentaire des relations sociales […]. En fait, c’était une conduite de fuite: je n’avais jamais imaginé qu’on pût être disciple. L’idée d’être «aronien» me semblait bizarre, ou plutôt puérile, à la façon des identités que se donnent les enfants dans leurs jeux de rôle.»

A ces intrigues qu’on dira de formation, il en noue de plus personnelles – son amour irraisonné de la montagne, qui aurait pu lui coûter la vie sur une arête de l’aiguille Verte, nourrit un chapitre entier.

D’autres enfin s’avèrent tout à fait intimes, et se donnent à lire sans fausse pudeur: son rapport au corps (Paul Veyne souffre d’une malformation du visage connue sous le nom de Leontiasis ossea – «Si j’avais été femme? J’en frémis rien que d’y penser», écrit-il), sa relation à la transcendance, le suicide de son fils, le décès de celui de sa seconde épouse des suites du sida, ou encore le pacte passé avec celle-ci pour officialiser et régir le ménage à trois qu’ils formeront avec une nouvelle compagne.

Si la stature de l’historien Paul Veyne est indéniable, doit-on pour autant s’intéresser à son œuvre de mémorialiste? D’un point de vue historiographique, certainement: le témoignage ici donné sur le métier de chercheur en France durant la seconde moitié du XXe siècle est d’importance. Ne serait-ce que pour le baume qu’il mettra encore aujourd’hui au cœur de tout thésard affolé par le temps qui passe, puisque son auteur – Veyne se base là sur sa propre expérience – affirme que ce que l’on nomme «procrastination du doctorant» gagne à être compris comme le symptôme d’un nécessaire continuum de maturation des idées…

Cela dit, parce qu’elle échappe au champ de l’histoire entendue comme discours strictement porté sur un objet extérieur à soi, l’autobiographie n’a pas à être fatalement estimée – cela pourrait être une tentation – en fonction du système de valeurs qu’appellerait le métier de son auteur, si ce n’est pour relever qu’en l’espèce il applique au récit de sa vie une structure, par intrigues, similaire à celle qu’il voit à l’œuvre dans le processus historique. Autrement dit, c’est moins à un regard conceptualisant tourné vers l’extérieur qu’à une forme d’autopsie (dans tous les sens que ce mot peut prendre) intime que l’on s’attendra à goûter ici.

Dès lors, qu’a-t-on sous les yeux? Une existence en tout point romanesque, avec ses héros, ses luminosités, ses démons et ses surprises. Et la démonstration, faite d’un style alerte, que la connaissance, le gai savoir peuvent aider à combler bien des gouffres.

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Michel Foucault

«Paul eyne est de ceux, assez rares aujourd’hui, qui acceptent d’affronter le danger que porte avec elle, pour toute pensée, la question de l’histoire de la vérité»
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