Enquête policière

«Millénium», le meurtre d’Olof Palme et le roman documentaire

Stieg Larsson a passé une partie de sa vie à enquêter sur le meurtre du premier ministre suédois en 1986, jamais résolu. L’ex-diplomate Jan Stocklassa poursuit ses pistes dans «La folle enquête de Stieg Larsson», un livre ovni à deux voix, qui palpite comme un roman noir dont le dénouement serait proche

«Il y a une certaine ironie à ce que ce soit précisément la Suède qui n’ait jamais su résoudre le meurtre d’un de ses hommes d’Etat. Ce pays où tout est mesurable, où tout est transparent, souffre depuis des décennies d’une plaie ouverte que rien ne semble pouvoir guérir. Cela va changer. L’assassinat d’Olof Palme va être résolu.»

Jan Stocklassa n’est ni journaliste, ni policier, ni romancier. C’est un ancien diplomate, qui venait d’avoir 21 ans quand le premier ministre social-démocrate fut assassiné, tué à bout portant dans une rue de Stockholm alors qu’il revenait avec sa femme du cinéma, ce vendredi soir 28 février 1986, sans garde du corps. Jan Stocklassa a ensuite vécu à l’étranger, et rien ne le prédisposait à enquêter sur cette mort tragique qui a bouleversé l’Europe bien au-delà de la Suède, tant Olof Palme était un personnage charismatique et clivant sur la scène internationale où, en pleine guerre froide, il promouvait une troisième voie (voir plus bas). Sauf qu’à son retour en Suède, en travaillant sur un projet de livre sur les lieux où sont commis des crimes, le diplomate a eu accès en 2014 aux archives de Stieg Larsson, qui, avant d’écrire la trilogie Millénium, avait passé des années à tenter d’éclaircir le meurtre de Palme. Quinze cartons de lettres, de croquis et de coupures de presse annotées, jamais exploités depuis sa mort en 2004; des fils qui ne demandaient qu’à être tirés, une énorme masse de documents qu’il était impossible de laisser dormir dans leur hangar.

Jan Stocklassa à son tour est devenu obsédé par l’affaire. En résulte un livre ovni à deux voix, celle de Larsson, haletante par-delà la tombe, implacable dans sa chasse aux néonazis et extrémistes xénophobes; et celle de Stocklassa, qui reprend son enquête là où il l’a laissée et se lance à la poursuite des témoins que Larsson aurait voulu interroger. En 2019, Stocklassa ressort de cette plongée de cinq ans dans les arcanes de l’extrême droite suédoise et des services secrets sud-africains avec donc cette certitude, affichée dans son introduction: «L’assassinat d’Olof Palme va être résolu.»

Un polar vrai

On a oublié le traumatisme qu’a représenté à l’époque le meurtre d’Olof Palme. Stieg Larsson était alors infographiste à TT, la plus importante agence de presse de Suède. «Une affaire incroyable par la magnitude du séisme politique qu’elle a déclenché: c’est la première fois dans l’histoire, je crois, qu’un chef d’Etat est assassiné sans qu’on ait la moindre idée de l’identité de son assassin», écrit-il trois semaines après les faits à son ami anglais Gerry Gable, le rédacteur en chef de Searchlight, premier magazine britannique activiste engagé contre le racisme, et dont Stieg Larsson s’inspirera pour créer Expo, la revue suédoise qui lutte contre les extrémistes de droite, et toujours bien vivante aujourd’hui.

Cette lettre fait partie de trente pages de documents exhumés par Stocklassa, qui leur consacre toute la première partie de son livre. Larsson y dénonce la mauvaise gestion de l’enquête policière par des responsables convaincus d’emblée de la culpabilité des Kurdes du PKK – Palme avait refusé l’asile politique à leur chef, Abdullah Öcalan. Il soupèse toutes les thèses qui suivront: un fou solitaire, des policiers d’extrême droite, un complot international lié au trafic d’armes avec l’Iran ou aux positions anti-apartheid de Palme, qui déplaisaient aux marchands d’armes… Larsson fait le guet près de boîtes postales pour découvrir qui les relève, récupère des tuyaux auprès d’une source du MI6, alerte la police, travaille avec d’autres journalistes. Ses pistes passent par la République chypriote turque, des milieux industriels qui soupçonnaient Palme d’être un agent soviétique, par Genève aussi, où un agent sud-africain avait infiltré une organisation internationale chargée de donner des bourses d’études aux étudiants méritants du tiers-monde. Stocklassa puise dans les cartons de Larsson pour retracer son enquête, formidablement menée à une époque où Internet et les e-mails n’existaient pas.

Parallèlement à ses recherches, Larsson coécrit L’extrême droite en 1991, reçu avec enthousiasme, et fonde Expo en 1995 avec une bande d’activistes de gauche. Inquiet pour son équipe, il fait installer des judas aux portes qui n’en avaient pas, enseigne l’art d’ouvrir une enveloppe qu’on pense piégée. Plus personne ne pense qu’il est paranoïaque quand une bombe explose sous la voiture d’un des journalistes en 1999. Il coécrit encore Les démocrates suédois, un parti composé de néonazis et de fascistes, avec les casiers judiciaires de ses leaders – violences contre les femmes, agressions physiques, tortures animales. En 2002, épuisé, il accepte de prendre des vacances. Reprend la nouvelle qu’il avait écrite quelques années plus tôt, l’histoire d’un homme qui tous les ans, le même jour, reçoit une fleur, sans savoir qui la lui envoie. Et commence Les hommes qui n’aimaient pas les femmes… Deux ans plus tard, il décédera d’une crise cardiaque, à 50 ans. Il ne saura jamais l’immense succès de ses trois romans, vendus à 88 millions d’exemplaires, nourris de sa colère et du matériau de ses enquêtes frustrées, sombres facettes d’une Suède que plus personne après lui ne s’avisera de considérer comme tranquille et transparente.

Journalisme gonzo

Le tour de force de Stocklassa est de reprendre la quête de Larsson là où il l’avait laissée. Très honnêtement, le narrateur – le livre est écrit à la première personne – annonce qu’il ne partageait pas au départ les hypothèses de Larsson. «Peut-être l’assassinat d’Olof Palme était-il un grand test de Rorschach pour toute la Suède. Chacun d’entre nous regardait le meurtre de Palme et expliquait ce qu’il voyait. Et sa réponse en disait plus sur lui-même que sur la vérité de l’affaire. Préférait-on le toxicomane Christer Petterson, les policiers d’extrême droite ou les services secrets sud-africains? Chacun décidait de ce qu’il voulait voir.» A son tour, l’ex-diplomate se plonge dans un enchevêtrement de pistes, avec les moyens des années 2010 – des stylos caméras, des mini-GPS, des communications instantanées. Comme dans Millénium, il se fait transmettre des échanges de courriels compromettants. Il voyage aussi, à Chypre, à Prague, en Afrique du Sud. Interroge, ausculte, compare. Prend des risques, en fait prendre autour de lui. On croise un couple aux enfants morts, un manuel d’assassinat écrit par la CIA, une liste de morts suspectes dont l’Afrique du Sud pouvait tirer profit – Samora Machel, Dulcie September, Chris Hani. On ne dévoilera pas ici la conclusion à laquelle il arrive; mais la police l’a écouté. «L’assassinat d’Olof Palme va être résolu.» Pour autant, si la plupart des noms sont ceux des vrais protagonistes, certains ont été changés, pour protéger l’anonymat de certaines sources; un «roman documentaire», comme dit Stocklassa, un roman noir vrai, qui laisse sonné.

La folle enquête de Stieg Larsson
Sur la trace des assassins d’Olof Palme
Flammarion, 439 p.


Une figure clivante

Olof Palme était la seule personnalité scandinave de l’après-guerre connue dans le monde entier, en raison de son fort engagement pour le tiers-monde. Deux fois, les Etats-Unis rompirent leurs relations diplomatiques avec la Suède après ses critiques virulentes de la guerre du Vietnam. Il critiqua aussi l’invasion de l’Afghanistan, mais sa «neutralité active» a souvent été jugée trop complaisante pour les Soviétiques, comme dans l’éditorial du Journal de Genève et de la Gazette de Lausanne du 4 mars 1986, «L’ombre et la lumière d’Olof Palme assassiné». L’ONU en avait fait son émissaire pendant la guerre Iran-Irak. Malgré son engagement dans la lutte contre l’apartheid, son action cachée en faveur de marchands d’armes a brouillé son image de pacifiste engagé dans une 3e voie. En Suède, son côté bourgeois cosmopolite et brillant a pu déplaire dans son propre parti, et il s’est mis à dos des journalistes influents. Ses amitiés cultivées dans la police lui ont permis de se sortir de plus d’une affaire trouble. Une violente campagne de haine s’était déclenchée contre lui dans les milieux de droite, et il comptait de nombreux ennemis lors de ses derniers mois de vie.

Onze mille personnes ont été entendues par les services suédois* lors de leur enquête, ce qui représente 250 mètres d’étagères de documents. Plus de 130 personnes ont avoué le meurtre d'Olof Palme au cours des années.

(*correction apportée le 11 février: les services suédois, pas norvégiens)


Ce qui unit Michael Blomqvist et Stieg Larsson

C’est Flammarion en France qui publie La folle enquête de Stieg Larsson, alors que les volumes de Millenium ont tous été publiés chez Actes Sud, y compris La Fille qui rendait coup sur coup, le 4e tome signé David Lagercrantz. Pour son livre, Jan Stocklassa a eu l’accord de la compagne de Larsson, celle qui n’a rien touché des sommes pharamineuses dégagées par Millenium puisqu’elle n’était pas mariée (pour des raisons de sécurité, le couple ne voulait pas voir son adresse rendue publique, ce qui aurait été automatique s’il s’était marié). «Je fais rien sans son accord», a récemment confié Jan Stocklassa au Point.

Enquête fascinante sur le meurtre d'Olof Palme, son livre est aussi une plongée dans l'univers de Stieg Larsson et dans sa façon de travailler. «Le premier chapitre est touchant, avec cette mise en scène de Larsson dans son univers de travail. On pourrait superposer les personnages de Michael Blomqvist et de Stieg Larsson, des journalistes d’investigation héroïsés», remarque Roselyne Ringoot, auteure de l’essai «Comment Millénium fictionnalise le journalisme du xxie siècle» dans la revue Mots et co-directrice de l’école de journalisme de Grenoble. Le livre s’inspire des romans de Stieg Larsson, structuré en chapitres courts, avec une chronologie déconstruite et des titres comme ceux de Millenium – «Jour de mort», «L’homme qui haïssait Olof Palme», et le même style d’écriture. La force de Millenium est dans le récit de sa pratique journalistique, qu'on retrouve ici. Larsson était également précurseur sur le rapport journaliste/hacker. Ici, l'investigation se fonde sur les propres archives de Larsson, des documents papier. Jan Stocklassa s'est inspiré de la réalité de Stieg Larsson mais aussi de la fiction Millenium, le résultat est troublant.»


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