Stieg Larsson. Millénium 1 Les Hommes qui n'aimaient pas les femmes. Millénium 2 La Fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette. Millénium 3 La Reine dans le palais des courants d'air. Traduction de Lena Grumbach et Marc de Gouvenain. Actes Sud, 576 p., 654 p. et 710 p.

Et si le véritable événement de la rentrée éditoriale 2007 n'était pas le dernier Nothomb ou Baricco, mais la parution chez Actes Sud d'un polar hors normes, La Reine dans le palais des courants d'air, dernier volume de la trilogie Millénium du Suédois Stieg Larsson? A en juger par la mise en évidence «coups de cœur» des trois romans dans plusieurs librairies romandes, et par l'enthousiasme des lecteurs actifs dans la blogosphère, il se pourrait que Millénium, après avoir conquis plus d'un million de Suédois, devienne aussi un phénomène en francophonie.

Avec des auteurs comme Henning Mankell ou Arnaldur Indridason, le roman policier scandinave nous avait déjà accoutumés à des œuvres à la fois fortes et capables de séduire un large lectorat. Mais l'engouement suscité par Millénium, qualifié par certains fans de «polar de la décennie», est exceptionnel. Au-delà des qualités bien réelles de l'œuvre, la fascination qu'elle suscite tient aussi à la personnalité à jamais mystérieuse de son auteur. A jamais, oui, car Stieg Larsson est mort d'une crise cardiaque en 2004, à l'âge de 50 ans, alors qu'il venait de remettre à son éditeur cette trilogie qui était sa première œuvre de fiction. Journaliste brillant, Larsson était déjà célèbre en Suède pour son engagement contre le racisme et l'extrémisme de droite. Mais il ne s'est jamais exprimé publiquement sur la saga qu'il écrivait en marge de son travail journalistique: son décès prématuré en a dès lors fait un sphinx, une légende muette.

Saga est un mot nordique à l'évidence idéal pour décrire une trilogie qui compte près de 2000 pages et qui brasse une multitude de thèmes ancrés dans la réalité suédoise, des violences sexuelles aux magouilles de la mondialisation financière, en passant par les abus de la psychiatrie, le conformisme des médias et les dérives des services secrets. Le héros masculin de la fresque, Mikael Blomkvist, est un journaliste d'investigation qui n'a pas peur de s'en prendre à de puissants personnages. Perspicace et courageux, ce redresseur de torts doublé d'un séducteur est toutefois trop lisse, trop parfait pour qu'on s'y attache vraiment. Mais il a su s'assurer les services d'une collaboratrice étonnante, Lisbeth Salander, l'un des personnages les plus originaux de la fiction policière contemporaine. Petite et malingre, tatouée et piercée, bisexuelle et gothique, Lisbeth est une asociale profonde, à l'aise uniquement avec les ordinateurs et la communauté des hackers dont elle fait partie. La Fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette, titre du deuxième tome, c'est elle. Mais cette rebelle est aussi d'une intelligence extrême, et d'une rigueur morale qui la rend redoutable.

Lisbeth Salander a souvent été décrite comme l'incarnation moderne de Fifi Brindacier, la petite héroïne musclée créée en 1945 par Astrid Lindgren. Mais au jeu des cousinages on peut lui trouver d'autres filiations, du côté de... Victor Hugo. Lisbeth a bien des traits d'une Cosette punk, dont le preux Blomkvist serait le Jean Valjean. Son enfance tragique, les injustices qu'elle a dû subir dans une société dure aux femmes, sont le moteur dramaturgique de Millénium. Au-delà des entrelacs d'intrigues et des rebondissements que Larsson orchestre avec brio, le grand enjeu de la saga est en fait la vengeance et la réhabilitation de Lisbeth, sa possible réintégration dans une humanité dont Blomkvist et ses amis et amies libertins sont des spécimens plutôt sympathiques.

Il y a donc dans Millénium à la fois de l'épopée et du mélodrame, mélange hugolien par excellence. La vision du monde est manichéenne: aux justes causes des uns fait écho la méchanceté flamboyante de salauds répugnants, dont un psychiatre forcément pédophile. Mais le métier de l'auteur, sa description réaliste des milieux politiques et médiatiques, permettent de rendre crédible un récit qui doit aussi beaucoup à l'art du scénario des meilleures séries télé américaines. En prenant le temps de bien cerner dans les petites choses du quotidien des personnages pourtant improbables, Larsson nous les rend extraordinairement attachants. Impossible de ne pas vibrer aux tribulations de Lisbeth, impossible de ne pas l'aimer.

Si bien qu'au bout de 1935 pages on en redemanderait encore... Mais il n'y aura jamais de suite à Millénium.