Ce ne furent pas les obsèques nationales de Victor Hugo, qui firent accourir dans les rues de la capitale tout le peuple de Paris. Mais l'hommage discret des admirateurs d'un artiste, venus, dans un petit vent glacial, saluer celui dont les chansons les ont aidés à vivre. Dès midi, ils étaient là, des centaines, face à cette église de la Madeleine qui lui ressemble si peu, et bientôt des milliers à attendre, silencieux et mélancoliques.

A 14 h. 30, la place est noire de monde. Beaucoup de têtes blanches, dans cette mer d'admirateurs. Les yeux rivés sur les escaliers monumentaux de l'édifice, que grimpe tout ce que la République compte de gens du spectacle: Aznavour, Barclay, Piéplu, Aufray... Même un premier ministre, applaudi au passage, et escorté de Jacques Lang et Catherine Tasca. Et un maire, Jean Tiberi. Et toujours l'attente. Un loustic, dans sa tenue de motard, casque relevé, brusque les conversations à mi-voix: «Et alors, elles viennent les chansons de Trenet? Y'en a plus de cent. On est tout de même venu pour ça!» Quelques sourires chez ses voisins. Aux approches de 15 heures, le cercueil de bois clair apparaît au-dessus des têtes. Dans un instant la cérémonie pourra commencer.

Se sera-t-il reconnu dans cette pesante heure d'office, dirigée par Monseigneur di Falco, le poète léger comme les nuages? Sous cette cascade de notes d'un instrument qui lui ressemble si peu, l'orgue ronflant de la Madeleine, et d'une encombrante musique liturgique – les Petits Chanteurs à la Croix de bois interprétant, avec maîtrise, hymnes, cantiques et Requiem de Fauré – l'officiant prêche sur la parabole de l'enfant prodigue, évoquant ce «rêve d'aimer et d'être aimé», qui fut une clé de la vie du poète.

16 heures: pendant que le cercueil, applaudi par la foule, redescend vers la place, les Petits chanteurs entonnent «Mes jeunes années». Les yeux s'embuent. Simple et frais, voilà Trenet retrouvé. Ses restes seront déposés ce samedi dans le caveau familial de Narbonne.