On s'en voudrait presque d'être d'accord avec l'Académie des Oscars, cette expression d'un goût majoritaire souvent médiocre, mais là, rien à redire. Comme il y a douze ans avec Impitoyable, le couronnement de Clint Eastwood relevait de l'évidence tant Million Dollar Baby frappe fort et juste, avec un sujet pourtant tout sauf évident. Car on s'en doute, il ne s'agit là ni d'un film de plus sur la boxe ni même d'un plaidoyer pour le sport féminin. Non. Tout à sa logique personnelle, aussi égoïste que généreuse, narcissique qu'humaniste, Clint Eastwood s'est avant tout offert un film-tombeau. A 74 ans, un adieu à l'acteur, à la star, à une image qu'il n'aura cessé de travailler et de corriger depuis son succès ambigu en ange exterminateur, chasseur de primes cynique ou flic misanthrope. Voilà qui valait bien un mausolée. Et des Oscars pour ses co-vedettes Hilary Swank et Morgan Freeman plutôt que pour lui-même…

L'âge venant, Million Dollar Baby apparaît plus que jamais comme un film hanté par la mort et obsédé par les questions de la paternité et de la transmission. Clint Eastwood s'y est donné le rôle de Frankie Dunn, entraîneur de boxe qui défie la limite d'âge et propriétaire avec son ami noir Eddie «Scrap» Dupris du Hit Pit Gym, une modeste salle d'entraînement située dans un faubourg de Los Angeles. Dans son job, Frankie était un des meilleurs jusqu'au moment où, devenu trop prudent, il s'est mis à conseiller à ses poulains de se protéger plutôt que de prendre les risques pouvant mener à la gloire. Autant dire que le jour où Maggie Fitzgerald, une jeune femme de 31 ans, l'approche pour lui demander de s'occuper d'elle, son refus est catégorique. «Etre dure ne suffit pas», lui réplique-t-il sèchement, objectant à son âge comme à son sexe avant de se laisser gagner par l'obstination de la fille.

Car de son côté, Maggie n'a rien à perdre. Petite serveuse inculte, venue des Ozarks du Missouri, elle a trouvé dans la boxe une manière de s'affirmer, d'échapper à sa famille et à son destin de white trash. Plus secrètement, ces deux-là ont une autre raison de s'entendre: depuis la mort de son père, elle cherche quelqu'un pour le remplacer, tandis que l'éloignement de sa propre fille a également laissé une place à prendre dans le cœur du vieil entraîneur. Voilà pour la paternité et la transmission. Quant à la mort, c'est bien connu, elle rôde et frappe en général quand on ne l'attend pas. Comment arriver à l'accepter, se demande Eastwood dans l'époustouflant dernier tiers du film?

Dans l'idée de préserver une première vision «vierge», nul n'est censé dévoiler cette fin, qui enterre toute illusion d'un Rocky au féminin. Mais on peut tout de même dire à quel point Million Dollar Baby accomplit la geste eastwoodienne, en pliant à nouveau un genre solidement établi à ses exigences d'auteur. C'est simple: ici, tout fait écho à ce qu'on sait de sa vie et de son œuvre passée. Voici un Blanc vraiment devenu aveugle sur la question de la couleur (Bird, Jugé coupable), un gagneur qui s'est humanisé au point de préférer les perdants (Bronco Billy, Mystic River), un macho qui a renoué avec sa part féminine (Le Maître de guerre, Sur la Route de Madison), un père trop absent qui s'en repent (Les Pleins Pouvoirs). Mais ce que Million Dollar Baby clarifie le plus radicalement, c'est encore son rapport à Dieu.

En effet, quand il n'est pas au gymnase, Frankie prie ou va à la messe! A-t-il pour autant la foi? Sans doute non, dit le cinéaste, qui le (se) montre asticotant le prêtre au sujet des grands mystères de la religion. Ce dernier finit par lui rétorquer que seule une immense culpabilité peut amener un homme comme lui pendant vingt ans à l'église. Et toc! Mais il n'aura pas le dernier mot, Frankie, préférant encore se damner plutôt que de suivre la doctrine chrétienne sur la question la plus délicate qui soit…

C'est ainsi en père magnifiquement indigne, rongé par la culpabilité mais anarchiste et agnostique jusqu'au bout qu'Eastwood accomplit sa sortie d'acteur. Depuis L'Homme des hautes plaines, L'Evadé d'Alcatraz et Pale Rider, on savait le penchant de la star pour la figure singulière de l'effacement, surtout après avoir constaté que la mort ne lui seyait guère (Honky Tonk Man). Million Dollar Baby parachève cette tendance. D'abord en imaginant une narration assurée par l'ami Scrap, en forme de lettre à Kate, la vraie fille de Frankie. Puis en orchestrant la disparition de Frankie du récit et d'Eastwood de l'écran. Quelle émotion! A sa source, une belle mais très prosaïque nouvelle de F.X. Toole, le cinéaste aura simplement ajouté tout ce qui relève de la poésie.

Lorsqu'on aura dit l'incroyable noirceur de la photo, où l'ombre le dispute constamment à la lumière, la limpidité mélodique, digne de Chaplin, de la musique composée par Eastwood lui-même, sans oublier une mise en scène plus sobre que jamais, on espère avoir donné une meilleure idée de l'exceptionnelle profondeur de ce film. Sans doute le plus beau d'Eastwood. Pour l'instant?