Enfoncé dans son fauteuil, il voit défiler les journalistes depuis plusieurs heures sans se départir ni de son sourire ni de son flegme. «Ah! Quelqu’un de francophone. J’ai beaucoup perdu de mon français», lance Milos Forman en guise d’accueil. A 78 ans, le réalisateur a reçu samedi le prix d’honneur «Tribute» du 6e Zurich Film Festival, succédant à ce titre à Roman Polanski. Il était aussi là pour présenter son film A Walk Worthwile (2010), adaptation d’un opéra jazz tchèque des années 60 tournée avec ses fils à Prague, sa ville d’origine. Le père de Vol au-dessus d’un nid de coucou (1975) a partagé son expérience lors d’une master class organisée par le festival, «mais surtout pas pour donner des leçons!» Ni pour réveiller les fantômes d’un rendez-vous l’an dernier bousculé par l’arrestation de Roman Polanski.

Le Temps: Un an après l’affaire Polanski avec lequel vous partagez l’expérience de l’exil vers les Etats-Unis, cette invitation à Zurich avait-elle une signification particulière?

Milos Forman: Non, pas du tout. Cette affaire Polanski n’a rien à voir avec Zurich, avec son festival ni avec le travail de Roman que j’admire beaucoup. C’est juste une stupidité dans le fonctionnement du système juridique américain et de la police suisse.

– Vous partagez avec lui l’héritage des horreurs de la Seconde Guerre: vos parents ont été déportés à Auschwitz. Retrouvez-vous ces parallèles dans vos parcours respectifs?

– Oui, absolument. A plusieurs égards. Mais je retiendrais surtout celui de notre réussite. Nous étions tout deux en exil et nous avons eu du succès. Plusieurs metteurs en scène européens ont tenté leur chance aux Etats-Unis, comme Louis Malle, avant de rebrousser chemin. En fait, nous étions les seuls à n’avoir pas d’autre alternative: nous devions travailler, et nous ne pouvions rentrer ni en Tchécoslovaquie, ni en Pologne. Même si les premières années étaient difficiles, il fallait gagner.

– Vous recevez un prix d’honneur à Zurich; fin octobre ce sera le Prix Lumière à Lyon. N’est-ce pas difficile de voir sonner l’heure du bilan?

– C’est toujours mieux que si personne ne sait que vous travaillez encore! Je suis très honoré. Je constate ainsi que mes créations sont toujours porteuses de sens. En fait, j’ai déjà reçu un prix très important en Suisse. C’était à Locarno, en 1964. A cette époque, en Tchécoslovaquie, nous étions cinq ou six jeunes metteurs en scène soumis à un contrôle terrible de la part du pouvoir communiste, qui voulait faire en sorte que nous n’existions plus. Freddy Buache était à Prague pour la préparation de Locarno. On lui a proposé des blockbusters communistes, de la propagande stupide. Lui, il a choisi un petit film noir blanc, mon As de Pique. Et le film a remporté le Grand Prix! La critique internationale et les distributeurs ont commencé à s’intéresser à nous. Cela nous a sauvés.

– En 1968, vous arrivez aux Etats-Unis et, trois ans plus tard, avec «Taking Off», vous jetez un regard libertaire non dénué d’ironie sur la société «middle class» des années hippies. Pourquoi ce besoin d’égratigner votre terre d’accueil?

– Lors du lancement de ce film, j’ai été attaqué par deux journalistes, intrigués par le fait que je me permette de déprécier un pays dans lequel j’étais un nouveau venu. Sauf que l’un d’eux était un émigré yougoslave, l’autre cubain. En fait, aux Etats-Unis, personne ne s’est offusqué. Je ne voulais absolument pas être donneur de leçons ni prêcheur, mais n’est-il pas normal d’être critique pour un réalisateur? N’est-ce pas quelque chose qu’il se doit de faire?

– Dans votre filmographie, riche en biographies, on remarque de grandes pauses entre certains films. Pourquoi?

– Tout d’abord, à chacun son rythme de travail. Et puis, durant ma carrière, plusieurs films pour lesquels j’ai travaillé se sont révélés des fiascos peu avant le commencement du tournage. Or, je leur avais consacré deux ans. Si cela se produit quatre ou cinq fois, c’est une décennie qui s’écoule sans que personne ne le sache. J’ai souvent choisi des biographies de personnalités fortes, rebelles, comme Larry Flint, parce que je trouve que les figures réelles sont les plus intéressantes.

– Michael Douglas vous a proposé l’adaptation de «Vol au-dessus d’un nid de coucou» de Ken Kesey, l’un de vos plus grands succès. Il était aussi attendu à Zurich mais a été empêché par sa maladie. Etes-vous encore en contact?

– J’apprécie cet acteur. Je l’ai encore rencontré il y a un mois. Il n’a jamais eu une carrière facile, il a vécu longtemps dans l’ombre de son père, Kirk. En fait, notre histoire est très bizarre. En 1965, Kirk Douglas était à Prague. Il a visionné certains de mes films et a décidé de m’envoyer le roman de Ken Kesey pour m’encourager à en faire un film. Je n’ai jamais reçu ce livre que la censure communiste a sans doute confisqué. Je n’ai donc pas répondu à Kirk. Huit ans plus tard, son fils, qui n’avait jamais eu vent de la tentative de son père, m’a fait le même cadeau!

– Vous vous êtes récemment décrit comme un «dictateur» lors de la réalisation d’un film…

– Tout réalisateur de film fait figure de dernier dictateur légitime dans la société civile. C’est la dernière profession dans laquelle, quand vous voulez quelque chose, personne ne vous demande pourquoi. C’est ainsi que vous devenez un dictateur…

– A Zurich, vous vous faites enseignant avec une master class. Que voulez-vous transmettre à ces jeunes?

– Dans le cinéma, vous ne pouvez pas enseigner quoi que ce soit. Professeur, je me suis toujours refusé à des discours théoriques. J’ai toujours préféré stimuler mes étudiants, les pousser à découvrir les choses par eux-mêmes. Lorsque Mozart a été interrogé sur la manière de composer des œuvres musicales, il a répondu à son interlocuteur: «Vous êtes trop jeune.» Et quand on lui a fait remarquer que lui-même avait commencé enfant, il a répliqué: «Oui, mais moi je n’ai interrogé personne.»