Né le 18 février 1932 dans la ville de Caslav, à l’est de Prague, Milos Forman a perdu ses parents dans les camps de concentration nazis. Dans les années 1960, il rejoint la Nouvelle Vague de cinéastes se dressant contre le régime communiste en Tchécoslovaquie. Après deux courts-métrages, il se fait connaître avec L’as de pique, une chronique des désillusions d’un adolescent entrant dans la vie et le monde du travail. Primé à Locarno en 1964, ce manifeste de la Nouvelle Vague tchèque panache déjà une forme de mélancolie et la satire sociale. Cet alliage aigre-doux sera la marque du cinéma exigeant et rebelle de Forman. Il tourne dans la foulée Les amours d’une blonde et Au feu les pompiers.

En août 1968, Milos Forman est à Paris quand les chars soviétiques mettent fin au Printemps de Prague. En 1969, il s’envole pour les Etats-Unis. Il y tourne Taking Off qui pose un regard acide sur la bourgeoisie américaine confrontée à la déferlante hippie et au conflit des générations.

Puis, adaptant un roman de Ken Kesey, l’apôtre du LSD, il réalise l’extraordinaire Vol au-dessus d’un nid de coucou (1975), qui lui vaut l’oscar du meilleur réalisateur. Située dans un hôpital psychiatrique, cette parabole des sociétés répressives et normatives s’articule autour du personnage de McMurphy (Jack Nicholson, au sommet de son art), un petit bandit qui se fait passer pour fou afin d’échapper à la prison sans se rendre compte qu’il se fourvoie dans un système concentrationnaire autrement dangereux. Opposé à une infirmière-chef implacable (Louise Fletcher), allié à un géant indien taciturne, McMurphy fait souffler le vent de l’anarchie sur l’établissement avant de succomber face à l’autorité.

L’institution psychiatrique tient une place importante dans le cinéma de Forman, comme en attestent Amadeus ou Les fantômes de Goya. Il ironisait: «Il n’y a pas d’asiles de fous en Suisse? Ah si… Ecoutez, la folie faite partie de la nature. Les institutions psychiatriques permettent de montrer jusqu’où l’esprit humain peut errer. Au XVIIIe siècle, quand vous essayiez de vous suicider, on vous enfermait. Les nazis et les communistes mettaient les gens à l’asile quand ils devenaient trop incontrôlables. La folie a souvent plus de sens que la raison. D’ailleurs, les rois de jadis avaient des bouffons pour entendre la vérité.»

A Zurich en 2010: Milos Forman: «Le cinéma ne s’enseigne pas»

Musique divine

Couronné de gloire et naturalisé américain, Milos Forman poursuit dans la veine satirique avec Hair (1979), adapté du fameux musical hippie, puis Ragtime (1981), un pamphlet antiraciste situé à New York dans les années 1910.

Il retourne à Prague tourner son second chef-d’œuvre, Amadeus (1984), qui fantasme la rivalité entre Salieri, fonctionnaire de la musique de cour, et Mozart, exubérant galopin dont le rire crétin n’égale que l’effarant génie. Spectacle somptueux sublimé par une mise en scène éblouissante et une musique divine, cette comédie qui entre intimement dans la mécanique créatrice et regarde la mort en face remporte l’oscar du meilleur film.

Sans rien céder à ses exigences intellectuelles et formelles, Milos Forman ne retrouve plus l’excellence, et sa gloire décline. Valmont, son adaptation des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, fait un flop. Dans les années 1990, le cinéaste consacre deux biopics à des figures grinçantes du paysage américain, Larry Flynt, le magnat de la presse pornographique (Larry Flynt, 1996), et Andy Kaufman (Jim Carrey), un comique lunatique (Man in the Moon, 1999). Son œuvre se clôt avec Les fantômes de Goya (2006), écrit avec son ami Jean-Claude Carrière. Il y analyse les mécanismes du fanatisme religieux ou politique et, travers l’Inquisition espagnole et la Révolution françaises, reflète les intégrismes contemporains.

Liberté d’expression

Milos Forman raillait les censeurs de tous bords, les journalistes l’accusant de porter un regard critique sur son pays d’accueil («Taking Off a été très bien accueilli par les critiques américains. Sauf deux qui étaient des immigrés, hé, hé, hé…»), les féministes l’accusant de faire l’éloge de la pornographie quand il portraiture sans aménité l’éditeur de Hustler, les membres les plus obtus de l’Eglise espagnole réprouvant la représentation de l’Inquisition dans Les fantômes de Goya. Il rigolait de bon cœur en tétant son cigare avec des mines de matou réjoui: «Ce ne sont que les médiocres qui crient. J’imagine qu’à l’époque de Shakespeare, ces gens auraient glapi que Roméo et Juliette glorifie le suicide adolescent…»

Il avait connu deux dictatures

L’homme qui avait connu deux dictatures dans son pays natal, le nazisme et le communisme, estimait qu’il fallait donner la liberté d’expression aux ennemis de la liberté, et même aux nazis, «parce que si 51% de la population votent pour eux, ils auront ce qu’ils méritent». Il s’étonnait que certaines personnes réclament la censure aux Etats-Unis: «L’Amérique n’a pas l’expérience européenne de la censure. Ils pensent que la liberté de presse est quelque chose d’acquis à jamais, qu’il ne faut pas payer pour elle. C’est ridicule! L’Europe a payé très cher d’avoir perdu la liberté de la presse. Des millions de vies… Sans la censure, si les gens avaient pu lire quotidiennement les atrocités qui se passaient dans la rue, je suis sûr que Hitler ou Staline n’auraient pas pu survivre.»

En 2007, à Prague, où on l’accueillait en héros national à l’occasion du lancement des Fantômes de Goya, Milos Forman donnait une réponse de «petit malin» quand on lui demandait comment, entre l’Amérique et l’Europe, fonctionnait son inspiration: «Pour moi, Vol au-dessus d’un nid de coucou est un film tchèque. En fait, j’ai transposé aux Etats-Unis la situation de la Tchécoslovaquie. Le Parti communiste y était comme une grande infirmière-chef.»

Une bonne histoire

Méprisant les dérives commerciales et démagogiques du septième art, il restait l’ambassadeur d’un cinéma fort et intelligent, d’un cinéma à l’ancienne, qui se base sur une idée, un scénario, et met en scène des personnages capables de hanter à jamais les spectateurs, tels McMurphy, le rebelle et martyr de Vol…, ou Mozart et Salieri dans Amadeus. Il rappelait que les fameuses trois règles – 1. Une bonne histoire 2. Une bonne histoire et 3. Une bonne histoire – constituent plus qu’une recette, plus qu’une devise: un code d’honneur, une morale…

Milos Forman est «décédé paisiblement, entouré de sa famille et de ses proches», dans sa maison du Connecticut.