Au début des années 1980, la Chine s’éveille des suites de la Révolution culturelle. Pour les artistes, c’est un moment de grâce. Mingjun Luo est née en 1963 dans une province du sud du pays, le Hunan. A 21 ans, l’un de ses tableaux est sélectionné pour la 6e Exposition nationale de peinture. Une consécration pour cette artiste qui commence pourtant à se détourner de sa formation académique. A l’époque, elle aime Rembrandt, Goya, Picasso… L’histoire de l’art occidental vu de Chine s’arrête à Picasso, encore qu’à ses peintures, pas aux dessins érotiques de sa dernière période. Au ­début des années 1980, d’autres informations, d’autres images venues d’Occident circulent parmi les artistes.

En 1985, Mingjun Luo forme le Groupe 0 avec quelques collègues de sa région et de sa génération. Ils organisent une exposition. Ils discutent. Ils espèrent. Le climat politique se refroidit. La capitalism freedom commence à rebuter les autorités et les membres du Groupe 0 sont inquiétés. Ils usent d’un artifice pour pouvoir continuer à travailler ensemble.

La Chine fête le cinquantième anniversaire de la Longue Marche de l’armée rouge. Quelques membres du Groupe 0 décident de suivre un parcours commémoratif qui va les conduire, dans les camions de l’armée et dans les casernes, sur les traces des héros de la révolution communiste. «Nous nous sommes dit que les endroits où était passée l’armée rouge devaient être très beaux, que nous croiserions des minorités, que ce serait un voyage magnifique et que nous organiserions une exposition à notre retour. Nous sommes partis pour trois mois.»

L’exposition ne se fera pas. Au Tibet, Mingjun Luo rencontre un jeune touriste qui vient de Suisse. Cette rencontre va changer le cours de sa vie.

Odeur de la térébenthine

Elle est maintenant dans un atelier qu’elle loue pas loin du CentrePasquArt de Bienne, devant un grand dessin au crayon, très pâle. Des personnages sont réunis autour d’une table. «C’est un événement important pour les Chinois, dit Mingjun Luo, ils sont toujours en train de manger. Le repas est important dans ma vie… passée.» Sur la feuille de papier, les souvenirs remontent doucement, fantomatiques et précis. Des traces lointaines mais persistantes qui traduisent ce qu’elle appelle sa «mélancolie».

Le repas ne serait-il plus aussi important dans sa vie présente? Elle précise: «Le présent, c’est maintenant; juste avant, c’est déjà le passé. En chinois, il n’y a que trois temps, passé, présent, futur.» Quel est donc ce repas perdu dans la grisaille? Y était-elle? «Je suis toujours là, dit-elle, soit dans l’image, soit en dehors; je dessine toujours un moment que j’ai vécu, je ne peux pas travailler sur ce que je ne connais pas.» Ce repas a eu lieu en Chine il y a plus de vingt ans.

Entre-temps, Mingjun Luo a épousé le voyageur. Elle s’est installée à Bienne. Elle a eu deux enfants qui ont maintenant 17 et 25 ans. Elle vit dans une jolie maison au-dessus du lac, avec un autre atelier, tout en haut, inondé par la lumière. Dans un coin, une cage à oiseaux remplie de petits pliages, des dessins invendus lors d’une de ses expositions. Et des pinceaux, des toiles. Et l’odeur de la térébenthine.

C’est ici qu’elle travaille, dans sa maison, près de sa famille, comme le faisaient les Chinois de la tradition, «avec leur femme qui les aidait à broyer l’encre». Mingjun Luo dit qu’elle préfère travailler chez elle. Elle s’est occupée des enfants. «Maintenant, j’ai la possibilité de travailler sans arrêt; c’est comme si je rattrapais le temps perdu.» Elle est devenue Suissesse par mariage. Elle a perdu la nationalité chinoise. Une déchirure entre présent et passé qui trouble son futur.

Mingjun Luo a choisi de partir de Chine, elle a choisi de venir en Suisse. Son père a été militaire puis cadre local du Parti communiste. Une existence de classe moyenne, parfois touchée, jamais de plein fouet, par les événements politiques. Arrivée en Suisse, elle trouve une famille où l’on parle plusieurs langues, dont l’anglais qu’elle connaît. Elle apprend le français, l’allemand, vit une vie de couple mixte à l’abri des problèmes financiers majeurs. Une migration sans tragédie n’est pas une migration sans drame. Celui de Mingjun Luo est tout entier dans son œuvre.

En Chine, elle a appris à maîtriser une peinture dont les conventions figuratives ont été importées: la perspective, le support entièrement recouvert, la ressemblance telle que la conçoit l’art occidental depuis la Renaissance. Pas le vide expressif et le plein allusif de l’ancienne peinture chinoise, qu’elle connaît bien sûr, et qui l’habite, on le devine. L’espace que figurent les œuvres d’art correspond à des manières de voir le monde. En Europe, la figuration en perspective inventée au XVe siècle accompagne le développement de la pensée et de la science. Le monde existe en dehors de celui qui le voit, il est cohérent, continu, homogène. Le monde de la peinture chinoise est différent. Il propose plusieurs points de vue flottants, il est habité par les brumes, et les objets ne sont pas que ce qu’ils sont; ce sont des symboles incarnés dans des signes.

Peu après son arrivée en Suisse, en 1987, Mingjun Luo abandonne la peinture figurative à l’huile. Elle se met à la calligraphie. Elle peint des textes classiques chinois sur de grandes feuilles dont elle fait des environnements. Puis elle se met à briser le système. Elle montre son travail à des collègues chinois. «Ils le trouvaient très européen; pour eux, ce n’étaient pas des calligraphies mais des formes abstraites, alors que je voulais qu’on voie la calligraphie mais que ce soit universel.» Les Européens, eux, trouvent ses peintures très chinoises.

Broder son histoire

Viennent des projets d’exposition en Chine (2006-2007). ­Mingjun Luo va réaliser des peintures sur papier qui sont un compromis entre ses calligraphies et un art plus figuratif où elle représente de petits objets reconnaissables avec une grande liberté de mouvement. Là-bas, elle brode pendant plusieurs semaines au fil rouge des mots en français et en chinois sur un immense tissu de gaze. «J’avais connu une certaine douleur et j’avais envie de raconter ce que j’avais vécu. Quand une jeune fille se mariait, on brodait le trousseau. Je me suis dit, pour ce retour, que mon premier travail serait une broderie.» Cette dernière a été exposée en 2008 au CentrePasquArt, où l’on pouvait voir également en vidéo deux mains coudre son ancienne carte d’identité chinoise avec sa nouvelle carte d’identité suisse.

L’exposition de Shanghai ne se passe pas bien. «Les visiteurs ne m’ont pas comprise. Ils disaient que c’était un travail européen. Je n’ai presque pas vendu. A l’époque, je n’ai rien dit, j’ai souri. Mais la mémoire de ce que j’avais vécu autrefois est remontée. En revenant, j’ai ouvert un album de photographies que j’avais réalisé comme c’était la mode en Chine. Je me suis dit: c’était moi. J’ai retrouvé l’esprit de figuration que j’avais appris dans ma jeunesse. Je me suis mise à dessiner.»

Depuis, Mingjun Luo se sert de ses photos pour faire revenir une personne qu’elle craignait abandonnée sur le chemin qui l’a conduite à Bienne. Elle crée ces images dont la pâleur oblige le regard au labeur et l’esprit à la compréhension. Son habileté de peintre qui faisait d’elle une élève douée et une débutante admirable lui permet enfin de maîtriser le plein et le vide, d’échapper aux conventions d’importation qu’elle a dû assimiler à l’école d’art et de retrouver la liberté de composition recherchée par les calligraphes. L’air et le sol s’unissent dans l’ombre de la brume. Des silhouettes se matérialisent doucement sur la toile ou sur le papier avec le mystère de ces images qu’autrefois, en Europe, on nommait achéiropoiètes, ce qui signifie en grec qu’elles n’ont pas été faites de main d’homme.

«Aujourd’hui, l’imagination est marquée par la photographie. Les images de l’art actuel viennent de la photographie ou des écrans. C’est ce que je veux montrer.» Elle montre aussi comment vient le souvenir, comment il passe, figé par la machine, et quel effort il faut faire pour retrouver la chair du passé. Elle représente l’effort pas la chose, le mouvement vers ce qui s’est effacé à quoi s’est substituée l’image conservée sur du papier ou dans un ordinateur. Elle ne peint pas d’après des photographies pour produire un art tel que celui des hyperréalistes. Elle dé-photographie le monde pour retrouver la mémoire.

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Mingjun Luo

«1982. Je manque trois jours de cours pour visiter une exposition de Rembrandt à Pékin. C’est assise dans le train que je fais ce voyage aller-retour de 48 heures»