A l’heure où de grandes expositions d’un art chinois collectionné par des Européens invitent à se demander quelles sont les spécificités d’un art de là-bas et donc d’un art d’ici, le Musée de Pully invite une artiste chinoise d’ici. A moins qu’il ne s’agisse d’une artiste suisse qui a ses origines là-bas. Mingjun Luo a en effet aujourd’hui passé plus de temps en Suisse qu’en Chine. Nous avons découvert en sa compagnie un ensemble d’œuvres qui traduisent sa volonté de comprendre ce qui a construit, hier comme aujourd’hui, son identité. Ce qui ne l’empêche pas de faire preuve d’un sens très poétique de la mesure, de la justesse.

Ne sommes-nous qu’une pâte que d’autres façonnent? Ou pouvons-nous faire valoir ce que nous souhaitons être, ce que nous construisons? A l’entrée de l’exposition, un tas de briques est posé sur un haut socle. En grosse écriture rouge, sur le sol, l’artiste annonce qu’elle a changé l’arche en briques. Ce qui peut sembler une abstraction poétique colle en fait à la réalité. A partir d’une barque de 9 mètres de long réalisée avec des pages de journaux du monde entier (Arche de Noé, 2000) qu’elle pensait réduire en cendres faute de pouvoir l’entreposer, Mingjun Luo a fabriqué dix briques en pâte à papier. «En Chine, parmi les travaux aux champs et à l’usine que j’ai dû accomplir comme étudiante, j’ai fabriqué des briques», nous précise-t-elle.

Entre tradition 
et contemporanéité

Tout est là, dans cette pièce introductive dont l’artiste a eu l’intuition peu avant l’ouverture de l’exposition: le voyage, la transformation, la construction, les références occidentales (l’arche de Noé) et la jeunesse dans la Chine maoïste. Au fil de l’exposition, ces éléments biographiques s’effacent et s’accentuent, jouant parfaitement avec la disposition de cette maison-musée. Car il s’agit bien d’une biographie, mais sans rien d’un pathos narcissique et réducteur.

Mingjun Luo a été une brillante élève de l’école des beaux-arts de sa région, la province du Hunan, développant notamment ses talents dans la peinture à l’huile alors en vogue, selon un modèle importé de l’académisme soviétique. Dans les années qui ont suivi son arrivée en Suisse, en 1987, elle cherchera plutôt à renouer avec des pratiques plus chinoises, apprises mais jamais développées dans son pays d’origine, principalement l’encre de Chine. Elle dessine par exemple à l’encre une rallonge électrique enroulée sur elle-même, maelström au milieu des flots, ou des flux (série Connecteurs, 2003-2005). Le dessin est ici répliqué dans la salle même avec ce long fil inutile entre le moniteur vidéo et la prise. Deux tentatives de parler, entre tradition et contemporanéité, de distances et d’énergies.

Dès 2008, elle a repris la peinture pour réinterpréter des photographies personnelles en les peignant en blanc sur des toiles brutes, presque brunes. A la manière de cette vaste toile de 240 cm de large qui noie un avion prêt au départ dans une nuit profonde et irréelle alors que les passagers s’approchent de l’escalier d’embarquement. Cet effacement, elle sait le jouer aussi avec subtilité à la vidéo, comme dans ce fondu au blanc, cette superposition des temps, entre l’enfance et aujourd’hui, dans la ruelle où elle a grandi, désormais presque en ruine, bientôt sans doute disparue sous les gratte-ciel.
Le monde chinois du XXIe siècle n’est plus celui de Mingjun Luo. C’est ce que dit aussi cette vidéo où on la voit en passante, en voyageuse perdue au milieu de la circulation avec sa valise. Sans doute sommes-nous tous en exil de notre enfance, de notre jeunesse, mais en choisissant d’épouser un Suisse, de venir vivre ici dans son pays, Mingjun Luo a multiplié une distance encore accentuée par les évolutions politiques. Son identité d’artiste, et tout simplement de femme, en a été bouleversée.

«Bombe sucrée»

C’est ce que dit «La chambre à broder», la plus intime des salles de cette exposition, avec son dégagement sur les jardins. L’artiste y agence les références paradoxales de sa vie. En 2014, elle a peint les défilés au cordeau de jeunes femmes en jupette qui évoquaient autant les majorettes que les soldates, que Mao vantait: «Elles préfèrent l’uniforme à la soie et au satin.» «Elles ont vraiment été des modèles pour moi», assure-t-elle. Dans son travail, depuis une dizaine d’années déjà, les tubes de rouge à lèvres ont fait leur apparition, dessinés, collectionnés (sur une table, des rouges mangés par les lèvres de ses amies, par les siennes). Pour le Grand Timonier, le maquillage était une «bombe sucrée», un terme que l’artiste reprend pour titre de ses œuvres.

On pense maîtriser son identité et puis un jour, elle peut vous être niée. C’est ce qui est arrivé à Mingjun Luo l’an dernier. La banque chinoise où elle veut effectuer un versement au nom de ses parents exige qu’elle prouve qu’elle est leur fille. Privée de sa nationalité chinoise, elle n’a que son passeport suisse qui ne la relie qu’à son mari. Dans la vitrine du musée, les documents la reliant à ses parents sont, eux, périmés. On entend avant de les voir en vidéo les coups frappés avec le tampon que l’artiste a réalisé elle-même pour reprendre main sur son identité. Il y est écrit, en chinois, «Commission de validité du 3e espace». Le sien.

Celui qui la laisse parfois seule de longues heures devant une toile, dans ce temps si particulier de la création, dont elle parle avec émotion. C’est ainsi qu’est née par exemple la pièce finale avec laquelle elle nous laisse en tête-à-tête. Un nuage, qui n’est ni chinois ni suisse, juste l’œuvre de Mingjun Luo, une huile titrée Ici et maintenant, et qui donne son titre à l’exposition.

Mingjun Luo, «Ici et maintenant», 
jusqu’au 15 mai au Musée de Pully.

www.museedartdepully.ch