Il faut d’abord se pencher pour entendre distinctement Miossec. Ce matin de mai-là, sur la terrasse d’un palace lausannois, le chanteur chuchote tout en se roulant quelques clopes. Son galurin noir fait des va-et-vient entre le bleu Léman dominé par les blanches Alpes et son interlocuteur. Veste noire, pull bleu marine, le Brestois évoque posément la naissance de Mammifères, dixième album en vingt-et-un ans d’un parcours au verbe fort et tourmenté qui a marqué autant qu’inspiré la chanson francophone: du remuant Boire (1995), porté par Regarde un peu la France ou Que devient ton poing quand tu tends les bras, à l’électrique Chansons ordinaires (2011) ou le très orchestral 1964 de ses quarante ans.

Après avoir légèrement viré de bord vocalement et musicalement au long d’un Ici-bas, ici même (2014) privilégiant un pop acoustique bercé par un piano-voix, le Finistérien a gardé aujourd’hui un cap quasi dénué d’électricité. Une dynamique provoquée par le hasard. «Alors que je commençais à m’angoisser à l’idée de trouver des idées intéressantes pour ce dixième album, des rencontres et des événements tragiques – hélas – me sont tombés dessus et ont facilité le processus d’écriture», détaille Miossec, dont la quête d’épure textuelle se poursuit. Ces coups du destin, ce sont l’arrivée de la violoniste Mirabelle Gilis et de l’accordéoniste Johann Riche, les attentats des 7 janvier et 13 novembre 2016 à Paris, ainsi que le décès du journaliste, animateur radio et DJ Rémy Kolpa Kopoul, surnommé RKK.

Nouveau défi

Les actes terroristes «ont tout remis par terre, à plat. Soudain l’acte d’écrire, de faire sa petite chanson, a pris une signification autre, inédite. L’envie de témoigner de ce sentiment, avec une chanson comme L’innocence par exemple, s’est imposée. C’est terrifiant en un sens, mais il faut rebondir! Sans réaliser un disque dépressif pour autant». Quant aux nouveaux musiciens de Miossec, adeptes de l’improvisation, ils lui insufflent une énergie et une folie salutaires: «J’ai fait la connaissance de Mirabelle Gilis un soir de mai 2015 à Paris, deux jours après le décès de mon ami Rémy Kolpa Kopoul. Avec Mirabelle, on avait accepté de participer à un concert hommage au Jamel Comedy Club, où RKK présentait régulièrement des showcases musicaux. On s’est ensuite rapidement retrouvé pour improviser ensemble, avec encore le guitariste Leander Lyons, et des chansons ont commencé à se dessiner.»

Mammifères met ainsi à l’honneur violon et accordéon, mandoline et guitares, mais aussi claviers et basse. Sauf que l’accordéon sonne ici davantage comme un bandonéon argentin qu’un soufflet de guinguette et que les airs folk du violon sont plutôt souvent mondialisés que strictement irlandais. «Certes, concède Miossec. Il n’empêche que dans mon entourage, quand j’ai annoncé que j’étais parti dans un trip accordéon-violon, c’était la consternation. Mais du coup, assez jubilatoire aussi de se lancer dans ce côté world assumé qui résonnait comme un nouveau défi. Une fois encore, ça m’a évité la répétition, le train-train je crois.» Le défunt Kolpa Kopoul, qui s’était rendu chez Miossec à Brest pour se reposer («et ça a été le grand repos hélas») est d’ailleurs aussi partiellement responsable de cette inclination esthétique métissée: «Rémy ne l’a longtemps pas su mais lorsqu’il écrivait pour Libération, bien avant de travailler à Radio Nova, c’est lui qui m’a ouvert les portes de la world music alors que j’étais très rock à l’adolescence. L’accordéon, le violon, c’est donc un peu grâce, ou à cause, de Rémy.»

Aller au charbon

Alors quand un violon aux accents tziganes ou qu’un accordéon soufflant des pas de tango s’échappent de Mammifères, on perçoit les bonheurs de l’improvisation sans frontières ni tabous. «Dans cette petite aventure, je me suis retrouvé dans un rapport à la musique totalement nouveau pour moi. Où il faut jouer tous les soirs pour travailler son instrument, n’importe où, devant dix personnes ou dans une plus grande salle. On est donc rapidement partis sur la route pour garder une spontanéité, en se produisant dans des petits lieux, de la guinguette à la grange en passant par un vignoble, un musée ou d’anciennes boîtes de nuit. Après ma tournée en grand ensemble pour Ici-bas, ici même, il y avait dans ces concerts à l’arrache un côté dingo, une effervescence, une insouciance que j’ai adoré. C’était comme revenir aux bases de ce boulot.»

Cette proximité qui déjoue en quelque sorte les trauma post-Bataclan et Charlie Hebdo se traduit entre les lignes dans des morceaux plein de mélancolique tendresse: La vie vole chargé de «ses terrasses en plein hiver» où «la vie vole à coup de phrases et de belles paroles», Le bonheur et L’innocence. Un thème casse-gueule, admet Miossec, mais sur lequel il se sentait «l’obligation d’aller au charbon, quitte à être à côté de la plaque». Mammifères charrie heureusement des sujets moins plombés, dont une touchante chanson à l’adresse des Papas et leurs fils ou le lancinant La nuit est bleue, adaptation française de The Thrill Is Gone version Chet Baker réalisée avec le pianiste jazz français Baptiste Trotignon. Histoire de ne pas oublier une surprenante réalité, à savoir que la discothèque de Miossec est constituée «à 80% de jazz, rhythm and blues, soul et funk. Ce que j’aime et écoute n’a jamais correspondu à ce que je fais. C’est impossible. J’ai plutôt essayé de mettre les pieds là où c’était cohérent avec ma nature, ma voix.»

Miossec, «Mammifères», Columbia/Sony Music. En concert le 14 septembre à Bulle, Ebullition. www.ebull.ch