Une date de naissance en forme de renaissance. Plus que le bilan en chanson d'un quadragénaire breton, 1964 sonne l'entrée dans une décennie apaisée pour Christophe Miossec. Malgré une ode aux «gueules cassées», ce cinquième album en dix ans ressemble au négatif de son magistral Boire inaugural. C'est aussi le second volet d'une certaine luminosité et rondeur retrouvée au fil de Brûle, disque précédent que Miossec renie fortement aujourd'hui. Comme ceux entre deux d'ailleurs, dont il n'assume qu'une poignée de chansons. Après quelques errances proches du gouffre et des «comportements de vilain petit canard», Miossec semble en paix avec ses démons. Si l'amour se conjugue toujours à l'imparfait, son thème fétiche se véhicule au travers d'une langue moins abrasive. Où les fulgurances se font plus subtiles et dans laquelle l'humanité se fait fréquentable. Conversation, entre clopes et ballons de Sauvignon, avec un type qui a définitivement largué son image de soiffard mélancolique et indomptable. Un «papivore obsessionnel» qui invente ses fêlures et abhorre les mondanités parisiennes.

Samedi Culturel: Avant d'en arriver à «1964», vous avez failli arrêter la chanson à plusieurs reprises. Et notamment en jetant un album entier à la poubelle juste avant «Brûle»…

Christophe Miossec: Cela a tangué dur. J'ai traversé une période vraiment atroce. J'avais l'impression de devenir malhonnête par rapport à la musique. Mon petit fonds de commerce virait à la parodie. Je me voyais toujours écrire les mêmes choses, surtout sur Brûle, que je n'aime vraiment pas. Il me fallait à tout prix arrêter de bricoler. C'est pour cela que j'ai délégué les arrangements à Joseph Racaille (ndlr: Fantaisie militaire de Bashung entre autres) pour 1964. J'avais envie de me donner les moyens.

Le point de départ de l'album n'a-t-il pas été aussi une série de concerts avec l'Orchestre lyrique d'Avignon?

C'était une commande du Conseil général, en fait. Ils voulaient reprendre mes vieux morceaux. Je trouvais cela ridicule, j'avais l'impression de devenir Queen… Du genre, les plus grands succès que Miossec a jamais eus avec un grand orchestre (rires). Au départ, j'avais donc refusé. Puis, je suis revenu sur l'idée et il a fallu tout composer en un mois et demi. J'ai donc écrit sous la contrainte de nouvelles chansons, ce qui m'a permis de ne pas trop gamberger.

Contrainte ou pas, comment naissent vos chansons?

Je n'aime pas réfléchir au processus. Il faut que l'écriture reste un pur plaisir. A une époque, j'étais tombé dans l'astreinte, en écrivant une chanson par jour. Et ça ne marchait pas du tout. Maintenant, dès que je vois que je n'ai pas la chanson, j'arrête.

Quelle est la part autobiographique dans vos textes?

Elle est très petite. Le truc de la chanson, c'est de faire croire que c'est vrai. Je m'approprie plutôt les émotions des autres. J'ai l'impression de faire du blues à ma façon. Ou du flamenco, dans le sens où tout revient chez moi à «je t'aime, je t'aime plus.»

Vous tournez toujours autour du thème de l'amour, n'avez-vous pas l'impression d'exploiter un fonds de commerce?

La chanson française raconte tellement de conneries à longueur de journée que je n'ai pas du tout l'impression de radoter. Même si je tourne autour de cette thématique depuis dix ans. L'amour est un thème inépuisable. On peut y mettre quantité d'éléments, l'air de rien. L'amour peut ainsi être extrêmement politique. Plus politique qu'une chanson politique avec ses mots d'ordre et ses slogans débiles.

Que s'est-il passé durant cette période trouble d'avant «Brûle»?

J'étais dans un état de confusion mentale totale. J'avais des lubies musicales qui me faisaient péter plus haut que mon cul. Le sentiment de ne pas être à la hauteur m'envahissait au point que je perdais le contrôle.

Vous en étiez arrivé à saboter vos concerts…

J'avais envie de casser le jouet en fait. Je n'arrivais même plus à respecter les gens qui avaient payé leur place et pris du temps pour venir me voir. J'ai mis du temps à comprendre que l'on pouvait faire ce métier pour de bonnes raisons.

Qu'est-ce qui vous a donné la force de rebondir?

Un nouvel entourage. Et puis la commande ambitieuse de l'orchestre lyrique d'Avignon m'a sérieusement aidé. Lorsque tu te retrouves avec 60 musiciens sur scène, tu ne peux pas faillir, tu dois être à la hauteur du projet. Les dommages collatéraux seraient trop gros.

Et écrire pour les autres, c'est motivant?

J'adore me mettre au service d'une personne. Cela me rassure beaucoup plus que de travailler pour moi. Cela me donne une légitimité d'une certaine façon. Que ce soit pour Gréco, Bashung, Birkin, Khaled, Johnny, Polar (ndlr: le Genevois Eric Linder qui publiera bientôt un album entier de chansons signées Miossec) ou Mass Hysteria prochainement. C'est un autre métier, qui permet de se dégager de soi-même. Avec Eric Linder, c'était particulier. On était tous les deux dans une période trouble. Il me donnait du carburant en me racontant sa vie. J'étais dans une phase d'abandon et, du coup, j'ai pu m'abandonner totalement à son univers.

1964 (Pias/Musikvertrieb)

En concert à Genève, L'Usine-PTR (Rens.: 022/781 40 04). 29 avril à 21h. Paléo Festival le 23 juillet. http://www.paleo.ch