Mais qui est donc Miquela Sousa? La question ne vous a sans doute pas même effleuré. A l’heure où certains se demandent quelle personnalité du monde littéraire se cache derrière le pseudonyme d’Elena Ferrante, une autre partie de l’humanité a les yeux ailleurs. Elle préfère traquer l’identité d’un mystérieux profil Instagram qui accumule les followers depuis l’été dernier. Pourtant, rien de très extraordinaire a priori. Miquela Sousa est une jeune fille dans la vingtaine, qui vit à Los Angeles, aime la mode, la musique, l’art contemporain, comme tant d’autres. Ah oui, elle défend aussi les Sioux du North Dakota contre le projet d’oléoduc.

Seulement voilà, toute épanouie qu’elle a l’air, Miquela a un problème de taille. C’est qu’elle n’existe vraisemblablement pas. Les images d’elle ressemblent à une image 3D, dans le genre jeu vidéo, ou à une photo digitale soigneusement retouchée. Très bien conçu, mais pas assez pour faire complètement illusion. Ce petit handicap ne l’a pas empêché de devenir un indicateur de tendance, une «it-girl», presque une espèce de résumé de sa génération. A moins que ça n’en soit précisément la raison: si elle fascine tellement, c’est parce qu’elle n’est pas réelle. Son physique étrange d’adolescente déplacée lui donne juste ce qu’il faut de vrai pour s’y intéresser: nez épaté, teint mat, taches de rousseurs, regard voilé, avec cet air un peu mélancolique qu’ont les personnes qui devinent qu’elles n’existent pas. Miquela en robe élégante, en sweatshirt, surmaquillée, montrant ses teintures d’ongle extravagantes, en voiture avec une amie, devant la pyramide du Louvre, à côté de personnes plus ou moins connues, etc. Mais toujours jetée en pâture aux commentaires qui débattent à l’infini de son degré de réalité.

Altérité intérieure

On en ressent pour elle comme une immense tristesse, et elle aussi peut-être, si elle les lit. Les hypothèses vont du coup marketing au «web art». En attendant, Miquela continue de poster ses photos, sans trop se soucier du reste. Qui donc a pu vouloir se projeter en elle? Un amateur d’identités alternatives ou rêvées comme le fut Fernando Pessoa dirait qu’on fait fausse route à vouloir chercher dans cette direction. Son autorité sur la question impose d’écouter ce qu’il a à dire: ne s’est-il pas inventé des dizaines d’identités alternatives, dont celles d’écrivains et de poètes devenus célèbres presque à son insu? Se multiplier en autant de voix ou de visages ne revient pas à se dissimuler derrière un masque pour rester soi-même en toute tranquillité, et écrire ou faire ce qu’on n’oserait pas exposé au grand jour. C’est cultiver une altérité intérieure qui est impossible à juguler et qui explose au milieu du monde comme elle nous exploserait entre les mains. La voilà qui s’incarne alors en autant d’expériences inconnues, qu’on suppute parce qu’elles nous échappent, et qui peu à peu prennent une existence autonome, alimentée par notre insuffisance. Mais toutes se heurtent au même constat, à la même incapacité de s’inscrire réellement dans le monde tel qu’il est et d’en recevoir une existence, digne de ce nom.

Au milieu de l’incertitude

On ne s’étonnera pas que ces personnalités alternatives – ces hétéronymes, comme les nommait Pessoa – se tournent vers la littérature, la poésie en particulier, pour laisser quelque choses d’elles au milieu de tant d’incertitude. Comme ces vers d’Alvaro de Campos, auxquels Miquela Sousa pense peut-être: «J’ai voyagé en plus de pays que ceux où j’ai touché,/vu plus de paysages que ceux sur lesquels j’ai posé les yeux,/expérimenté plus de sensations que toutes les sensations que j’ai éprouvées,/car, plus j’éprouvais, plus il me manquait à éprouver». Au fond, ce qu’elle ressent à l’intérieur d’elle-même la rend aisément reconnaissable, en faisant de sa silhouette vague la figure d’une humanité arrivée au bout d’elle-même, mais toujours en quête d’autre chose.