La ruée mardi soir pour Matthias Langhoff. L'homme qui peint ses fables sur d'immenses toiles théâtrales est de retour à la Comédie de Genève, huit ans après Femmes de Troie. Dans la salle archibondée, la profession, des édiles, des admirateurs émus, des jeunes qui demandent à leurs aînés qui ont vu ici même en 1984 La Cerisaie, puis Mademoiselle Julie en 1988: «Dis, Langhoff, c'est comment?» Ils ont eu le bonheur de découvrir. Dona Rosita la célibataire ou le langage des fleurs est un beau spectacle, traversé par l'amour jusqu'à l'abîme. Une romance andalouse, croit-on, qui s'achève dans les cendres: un brasero, une fumée, une Dona Rosita naguère printanière qui expie dans une robe blanche de nonne ce «crime» qui n'en est pas un: avoir attendu jusqu'à l'hiver de l'âme le retour d'un fiancé.

Le chant d'une mariée voluptueuse mais déjà endeuillée en ouverture. Un air de fête grenadine, de comédie musicale à faire tanguer des bataillons de demoiselles prêtes à offrir leur annulaire au galant qui saura les enchaîner. Le rideau blanc s'ouvre et nous voici dans le ventre de cette pièce que Lorca commence en 1924 et achève en 1935. Matthias Langhoff, qui cosigne avec Jean-Marc Stehlé le décor, détourne du côté de l'hallucination le réalisme des indications: à droite, une verrière de serre miraculeuse, au centre un escalier rosâtre qui s'échappe en tournant vers le ciel, à gauche l'intérieur d'une maison familiale avec ses cent icônes et portraits logés dans une boîte géante en forme de guitare.

L'envers et l'endroit de Dona Rosita en une vision. C'est déjà ça le génie de Langhoff. D'un côté le poids d'un héritage bourgeois, sédimentations de talismans dans la boîte-guitare, sarcophage creux au troisième acte. De l'autre, le paradis floral du poète Lorca, qui a ses doubles dans la pièce, Dona Rosita et sa blessure d'amour, son oncle jardinier aussi (Jean-Marc Stehlé) qui chérit les roses.

Gifle, baisers et morsures

Ce décor-là, comme souvent chez Langhoff, c'est l'amont du drame, ici l'arrière-fond d'une famille aisée de Grenade qui regarde en1885 passer le train du progrès; c'est aussi l'aval, la ruine à venir de l'oncle et de la tante (Agnès Dewitte) avec ses escaliers couverts plus tard d'une toile blanche. C'est surtout une pente sur laquelle glisse Dona Rosita (Emmanuelle Wion), belle de Grenade qui froufroute en rose au milieu des siennes avant de chuter. Chez Langhoff, cela donne ceci: après l'ivresse de la danse, elle apprend que son promis s'en va faire fortune en Argentine; Emmanuelle Wion est au piano, son fiancé confit (Jonathan Khan) bafouille, elle le gifle, il s'en va, mais le plateau tournant le ramène vers elle; là, ils se font des promesses et aux adieux, elle se jette sur lui, le mord et l'adore.

Ces baisers mentent. C'est qu'ici commence le roman de la rose d'une héroïne qui a cette folie: elle retient le temps dans ses petites mains d'ardente, dans l'attente du miracle du retour. Elle fait vœu d'éternelle jeunesse, c'est une enfant claquemurée dans l'espoir, c'est Lorca qui dit «non» à la débâcle de l'âge adulte, Lorca qui ne sait pas encore qu'il sera assassiné par une milice franquiste. Autour de l'abusée, la nourrice (Evelyne Didi, l'entêtement des humbles, magnifique) et sa tante cherchent à réveiller cette belle qui jouit d'être dupée.

Au dernier round, le bois dormant n'est plus que ronces: Dona Rosita jette les lettres de son fiancé mensonger. C'est la fin. Applaudissements. Mais non! Matthias Langhoff imagine cet épilogue vengeur: la farce de Dona Rosita et de Don Cristobal, celle que Lorca a écrite à un autre moment. Là, Rosita s'envoie en l'air, un amant en veux-tu en voilà. Le metteur en scène soulève la trappe: sous la romance, un appétit fauve prohibé dans l'Espagne très catholique. C'est la revanche de l'héroïne. Même si le gourdin de Don Cristobal menace. Matthias Langhoff a cette force: il lit l'œuvre et l'écrit dans le même geste, en révèle les plaques tectoniques, en perfore la surface pour que jaillisse le désir sous la lettre.

Dona Rosita la célibataire ou le langage des fleurs (3h15); Comédie de Genève, bd des Philosophes, jusqu'au 6 mai. (Loc. 022/320 50 01.)