Cinéma

«Le Miracle de Tekir» ou les femmes debout de Ruxandra Zenide

La cinéaste genevoise retourne dans sa Roumanie natale pour tirer des bains de boue une histoire autour des mystères de la féminité

Au sud de la Roumanie, dans le delta du Danube, s’étend le lac Techirghiol. La légende dit qu’un vieil aveugle et son âne s’y étaient enlisés. Lorsqu’ils finirent par s’arracher au limon, ils avaient recouvré la vue, la santé, la jeunesse… La région est devenue un haut lieu de la balnéothérapie et les siècles ont entériné les vertus de la boue, notamment dans le traitement de l’infertilité secondaire (94% de taux de réussite). Enceinte de huit mois, Ruxandra Zenide rit de bon cœur: oui, la réalisatrice du Miracle de Tekir est une réclame vivante pour le «fango» (boue) roumain.

Née en 1975 à Bucarest, Ruxandra Zenide avait 14 ans lorsqu’elle est arrivée à Genève, où son père, chimiste, avait demandé l’asile politique. Parfaite francophone, elle fait une licence en Hautes Etudes Internationales. Au cours de ses études, elle ressent un choc inouï en voyant Faces, de John Cassavetes. «Le cinéma n’avait jamais été un rêve d’enfant, ni même d’adolescent. Vers 20 ans, je me suis rendu compte que c’était un outil métaphorique extraordinaire pour exprimer des émotions accumulées avec l’immigration». Dans son panthéon cinématographique figurent Tarkovsky, Kubrick, Kurosawa, et aussi Bergman et Jarmusch.

Elle étudie le cinéma à New York et Prague. Son premier court-métrage, Dust, est primé à Locarno; le second, Green Oaks, est remarqué dans nombre de festivals. En 2005, elle passe au format supérieur avec Ryna. Une garçonne de 16 ans mène une vie sans joie dans la station-service de son père, s’éveille à la féminité, rêve de devenir photographe et court dans les herbes folles bordant le delta du Danube. Les mutations de la Roumanie, entre corruption communiste et émergence de l’économie de marché, sous-tendent ce récit initiatique baigné de lumière jaune et de mélancolie diffuse.

Les secrets de la boue

Il a fallu dix ans à Ruxandra Zenide pour donner une suite à cette première réussite. Un projet ne s’est pas concrétisé faute de financement. Ce film avorté s’ancrait à Genève; Le Miracle de Tekir retourne en Roumanie et retrouve Dorotheea Petre, la comédienne qui incarnait Ryna. Avec son visage plein, «son mystère, sa sensualité», son regard d’une intensité rare, elle tient le rôle de Mara. Cette jeune femme vit dans un village au bord de la Mer noire. Elle est mystérieusement enceinte, elle vit à l’écart, elle a des dons de guérisseuse. Ces singularités la désignent à la vindicte des pêcheurs qui l’accusent de faire fuir le poisson avec ses sorcelleries. Avant qu’ils ne lui fassent subir un mauvais sort, le père Andreï la place à l’Hotel Europa.

Elle y prodigue des soins aux femmes stériles avec la boue aux pouvoirs étranges qu’exsude la région. Elle rencontre la riche et fantasque Madame Lili, accompagnée de son gigolo, et noue avec elle une amitié ambiguë, où se mêlent secrets immémoriaux et pouvoir de l’argent, fascination réciproque et sensualité, peur et envie. Mara tente de répondre au désir d’enfant de Lili. Elle passe une pierre sur son ventre – et ressent une morsure. Elle l’emmène jusqu’à un petit cratère bourbeux, véritable sphincter tellurique, dans lequel Lili s’immerge craintivement.

Le visible et l’invisible

Pour la réalisatrice, le sujet du Miracle, ce sont «les mystères du monde invisible qu’on n’arrive pas à saisir avec notre raison, l’articulation du réel et de l’irréel, du visible et de l’invisible, de la rationalité occidentale et d’une forme d’archaïsme». Avec leurs orifices menaçant d’engloutir les femmes nues et de les broyer dans leurs entrailles, avec leurs langues de boue léchant le paysage, les décors naturels recèlent une dimension fantastique que rehausse une forme d’atemporalité – le village de Mara stagne au Moyen Age, l’Hôtel Europa évoque des villégiatures d’antan et la Ford Mustang de Lili les folles années 60, jusqu’à ce que le téléphone portable nous ramène dans l’époque contemporaine. L’espace du rêve s’inscrit dans une géographie physique et humaine – la vieille Gitane se méfie des Lipovènes, c’est-à-dire la population russophone, et plus encore des Tatars comme Mara.

Inscrit à l’intersection de la terre et de la mer, Le Miracle de Tekir est un film profondément féminin, approchant l’énigme de la création par-delà celle de la maternité. Le jeu de la vérité auquel s’adonnent Mara et Lili autour d’un feu ajoute du mystère au mystère. Les personnages sont ambivalents: la vieille Gitane cupide évoque quelque ogresse de conte, mais se révèle sage-femme. Mettre en scène l’inexplicable implique des ellipses et des questions sans réponses susceptibles de dérouter le spectateur. Qui est le père de l’enfant que porte Mara? Le fantôme d’un garçon qu’elle aima jadis? La boue vivante? Le prêtre? Vers qui, vers quoi se tournent les protagonistes au dernier plan d’une fin ouverte?

Croyez-vous aux miracles? A cette «bonne question» que pose le film, Ruxandra Zenide répond «Oui. Il faut juste les voir. Je ne crois pas forcément aux coïncidences, mais je crois qu’il y a un sens à la vie». Comme disait Einstein: «Il n’y a que deux façons de vivre sa vie: l’une en faisant comme si rien n’était un miracle, l’autre en faisant comme si tout était un miracle».


 Le Miracle de Tekir (Miracolul din Tekir), de Ruxandra Zenide (Suisse, Roumanie, 2015) avec Dorotheea Petre, Elina Löwensohn, Bogdan Dumitrache, George Pistereanu, 1h28

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