Entretien

Mireille Berton: «Le cinéma est le médium par excellence de la spectralité»

Spécialiste des fantômes au cinéma, Mireille Berton éclaire la place privilégiée qu’occupent les spectres depuis les débuts du 7e art

Maître d’enseignement et de recherche à la Section d’Histoire et esthétique du cinéma de l’UNIL, experte dans l’approche historique des rapports entre cinéma et sciences du psychisme, Mireille Berton a son brevet de ghostbuster en salles obscures. Elle participe à une table ronde au FIFF.

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Le Temps: Les encyclopédies du cinéma fantastique ne consacrent que peu de pages aux fantômes. Elles se concentrent davantage sur les monstres. Pourquoi?

Mireille Berton: Le fantôme occupe une place particulière au cinéma car s’il s’agit d’un motif très présent depuis les débuts de son histoire, c’est aussi un motif difficile à cerner qui a donné lieu à assez peu d’études systématiques et rigoureuses. Ceci s’explique peut-être par l’ambivalence de la culture occidentale à l’égard du monde de l’au-delà, le fantôme rappelant la possibilité d’une forme de vie après la mort – ce qui évidemment suscite scepticisme et résistance dans une société aussi cartésienne que la nôtre.

Récurrent dans les genres de l’horreur, du gothique ou du fantastique, le fantôme éveille encore aujourd’hui des émotions contradictoires partagées entre fascination et répulsion – peut-être parce qu’il nous dit quelque chose de nous-mêmes et de notre rapport ambivalent à la finitude et à l’au-delà.

– Toutes les cultures du monde ont-elles des fantômes?

– Oui, il semblerait que le fantôme soit l’une des figures les plus transnationales qu’il soit. Elle est la plupart du temps révélatrice de croyances autour de la mort dans une culture donnée, évoquant par exemple la possibilité d’une vie après la mort, avec toutes les implications religieuses ou spirituelles que cela entraîne. Aussi, si les fantômes sont présents dans toutes les cultures (comme le montrent les films au programme du FIFF), ils peuvent revêtir différents rôles en fonction des contextes géographiques.

Toutefois, si le fantôme fonctionne comme une sorte d’archétype à valeur universelle, il peut aussi accueillir une multiplicité de significations, le récit de fantôme offrant au cinéma une matière première qui s’adapte facilement à différents contextes de production. Ce qui me frappe le plus, c’est le caractère à la fois persistant, malléable et polyvalent de la figure du fantôme qui continue de hanter le cinéma dans nos sociétés largement sécularisées.

– Les fantômes sont-ils majoritairement chrétiens?

– Pas forcément: il existe des fantômes hindous, les buhts, dont la mort brutale par exemple les pousse à errer, sans parvenir à se réincarner. Le folklore japonais a aussi ses fantômes sous la forme d’esprits malveillants qui ne trouvent pas le repos car ils n’ont pas eu accès au paradis.

Malgré la diversité culturelle et religieuse de ces fantômes, on note certains points communs, comme l’idée que le fantôme est bloqué dans son parcours qui le mène de la vie vers la mort. En ce sens, il permet de représenter la difficulté des humains à se remettre en question ou à accepter leurs fautes pour continuer leur chemin de manière plus apaisée.

– Peut-on établir une typologie des fantômes?

– On peut se risquer à classer les fantômes dans plusieurs catégories en fonction des genres cinématographiques (horreur, fantastique, comique, gothique, etc.); en fonction de leurs formes (fantôme matériel ou immatériel, visuel/auditif, parlant/muet, véridique/imaginaire, fixe/mobile, individuel/collectif, conscient/ignorant, hostile/bienveillant, etc.); selon également ses fonctions narratives (donner un conseil, livrer un message, réparer une injustice et/ou obtenir vengeance, expier une faute, consoler les vivants, briser ou nouer un lien affectif, etc.).

Mais ces types de classification se révèlent souvent vains face à certaines représentations qui peuvent croiser ces différentes catégories ou qui s’avèrent particulièrement complexes sur le plan formel et narratif.

– Le cinéma est-il un bon lieu pour mettre en scène l’immatériel d’autant plus qu’avec le temps, tous les films deviennent des histoires de fantômes?

– Le cinéma n’est pas seulement un moyen idéal pour représenter les fantômes, il est aussi – comme le montrent les commentaires des premiers observateurs des projections lumineuses –, le médium par excellence de la spectralité, à savoir un médium qui produit des images fantomatiques et qui permet de sauvegarder l’image d’êtres chéris au-delà de leur disparition. Il s’impose très vite comme un outil permettant de capter l’intangible, l’évanescent, l’inconscient, tout ce qui, en somme, se dérobe à la perception humaine (et pas seulement comme une technique de documentation du réel).

Sous cet angle, le fantôme apparaît comme la métaphore de l’image filmique, le spectre et le film ayant comme point commun d’osciller entre matérialité et immatérialité, ici et ailleurs, présence et absence, apparition et disparition – en particulier quand le film est projeté sur un écran.

– Quel est le fantôme qui vous a le plus effrayé au cinéma et pourquoi?

– Probablement Poltergeist parce que j’avais une dizaine d’années quand je l’ai vu et qu’il était associé à un objet très familier, la télévision, et à un cadre domestique. Ce film illustre bien à quel point les techniques de communication modernes et postmodernes n’ont pas fait disparaître les fantômes; au contraire, elles les ont amplifiés, démultipliant les occasions pour les spectres de venir hanter nos vies à travers des machines.

Il semblerait en effet que plus on médiatise les relations humaines à l’aide d’outils techniques, plus nos doubles fantomatiques se propagent – comme le montrent les réseaux sociaux qui font proliférer les simulacres de soi.


Cinéma, la machine à fantômes? Un think tank avec Mireille Berton, Mattie Do, Mbithi Masya, Kamal Musale. Fribourg, Arena 7, ve 7, de 14h à 17h30

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