Musique

Mireille Mathieu: «On m’a tellement prise pour une nunuche»

A 72 ans, l’icône de la chanson française n’a abandonné ni sa frange ni son col blanc. Elle publie «Mes classiques», un album où elle s’attaque notamment à Tchaïkovski, Brahms et Schubert

«Mireille termine une interview avec la presse belge, puis c’est à vous!» Au bar du ­Bristol, on se croirait dans Coup de foudre à Notting Hill. Dans ce palace parisien qu’elle considère comme sa seconde maison, Mireille Mathieu enchaîne les entretiens pour promouvoir son nouvel album, Mes classiques, où elle s’attaque à Tchaïkovski, Brahms, Schubert et une ribambelle d’autres compositeurs. Enregistré à Prague en février 2017, peaufiné aux studios d’Abbey Road, à Londres, en début d’année, l’album a vu sa sortie décalée en novembre pour en faire le cadeau de Noël idéal.

Bien visé: les premiers chiffres tombés cet après-midi-là placent le disque en tête des ventes de classique. Alors, tandis que son manager Balou surveille le ballet des journalistes et des photographes, tandis que la maquilleuse rectifie le rouge à lèvres, Matite et Christiane Mathieu ont accouru pour fêter ce succès avec leur sœur. «Et vous, vous avez aimé le disque?» demande Christiane en attendant la fin de la séance photo. Léger flottement.

Adorée en Russie, moquée en France

Mireille Mathieu. Oui, «la» Mireille Mathieu. Celle dont la frange et la voix n’ont pas vacillé depuis ses débuts, en 1962. Celle qui a enregistré 1200 chansons et vendu près de 200 millions de disques à travers le monde. La star adorée en Russie et au Japon… et tant moquée en France. «Mireille Mathieu n’est ni de droite ni de gauche, elle est là où on la pose», persiflait Guy Bedos il y a des années déjà. «On m’a tellement prise pour une nunuche que cela m’a fait de la peine, surtout au début, confie l’intéressée en s’asseyant sur la banquette de velours grenat au fond du bar. Bien sûr, j’avais des lacunes. J’étais extrêmement timide, et je paniquais face aux journalistes. Mais, au moins, je parcourais le monde, et je continue. Et puis, il fallait qu’on me laisse un peu de temps!»

A 72 ans, l’interprète de Mille colombes n’entend toujours pas abandonner le délicat col blanc sur sa robe noire ni sa coupe au bol. «Jamais sans ma frange! Qu’on m’aime ou qu’on ne m’aime pas, c’est moi, je me sens bien comme cela», assure-t-elle en commandant un thé au citron vert – excellent avant ses vocalises quotidiennes. Mireille Mathieu n’est pourtant pas tout à fait une icône immuable. Elle aussi a connu des moments de rupture. Des jours où tout a basculé. Comme celui où elle a obtenu le certificat d’études. «Je suis dyslexique, gauchère, je n’aimais pas du tout l’école, se souvient-elle. Ma mère avait dit à la directrice: «Mireille ne sait rien faire.» Mais la directrice, extraordinaire, m’a placée au premier rang. Elle m’a incitée à travailler, elle m’a permis de me laver à l’eau chaude à l’école alors que nous n’avions pas de douche dans les baraquements en fibrociment où nous habitions. C’est pour elle que j’ai réussi mon certificat.»

«J’étais mal»

A 14 ans, elle quitte l’école et entre dans une manufacture d’enveloppes, histoire d’apporter un peu d’argent à sa famille: un père qui taille les pierres chez un marbrier, une mère sans cesse enceinte, treize petits frères et sœurs. Autre date clé: le 21 novembre 1965. Ce dimanche-là, Mireille Mathieu apparaît pour la première fois à la télévision, dans Le jeu de la chance, un télécrochet qu’elle remporte.

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«Tout a commencé là, raconte-t-elle. Le lendemain, j’avais la une de tous les journaux. Et c’est avec cette émission que j’ai rencontré mon manager, Johnny Stark.» Sacré personnage! Un despote avec «des cheveux à la cow-boy». A partir de 1966, il rompt avec Johnny Hallyday et se consacre au façonnement de la demoiselle d’Avignon. «Il était extrêmement dur, mais je l’en remercie, car j’ai appris mon métier avec lui, dit aujourd’hui l’élève disciplinée. Je lui dois tout.» Ce pygmalion lui mène néanmoins une vie si rude que la vedette finit par craquer. «Je préparais un show en France tout en enregistrant trente chansons à Munich. J’avais tant de textes à apprendre par cœur en allemand que j’ai fait une sorte de burn-out. Je ne pouvais plus sortir de chez moi. J’étais mal.»

Monument bleu-blanc-rouge

Quand Johnny Stark meurt brutalement, en 1989, elle enterre ce «second père» à Avignon, dans le caveau même des Mathieu. Comme si, pour elle, travail et famille avaient fusionné pour toujours. Depuis, c’est d’ailleurs sa sœur Matite qui veille sur sa carrière. Elles habitent ensemble un hôtel particulier à Neuilly. Ensemble, elles ont pleuré leur mère, morte en 2016 et à laquelle est dédié le nouveau disque. «Ma petite maman», murmure Mireille Mathieu dans un sanglot vite réprimé. «Après son départ, écouter du classique m’a apaisée. Il y a des morceaux si sublimes, comme la Sonate au clair de lune de Beethoven.» Et voici qu’elle prend sa voix la plus douce pour interpréter d’une façon presque swing les premières notes de cette marche funèbre. Un petit concert intime!

Malgré l’album, aucune tournée n’est prévue en France. Mais Mireille Mathieu partira à l’étranger en 2019. «Où cela, déjà?» demande-t-elle un ton plus haut. «En Allemagne, en République tchèque et en Russie», lui répond Balou, attablé quelques mètres plus loin. Dans ces pays, elle garde un public fidèle, ravi d’approcher un monument bleu-blanc-rouge. «Quand je chante à la télévision russe, on met derrière moi la tour Eiffel et le général de Gaulle», plaisante-t-elle. Un décor qui lui convient parfaitement. «Je suis gaulliste et fière de l’être», assume celle qui, en 2007, avait célébré la victoire de Nicolas Sarkozy en entonnant à ses côtés une vibrante Marseillaise, place de la Concorde. Personne n’aurait pu lui arracher le micro…

Aucune affection pour Donald Trump

Quant à Vladimir Poutine, «il est très critiqué, mais la majorité du peuple russe est derrière lui», affirme Mireille Mathieu, ravie d’être accueillie sur place «en tsarine». Le président de la Douma est aussi «un ami», confie-t-elle. Et, à Prague, c’est le président tchèque Milos Zeman qui lui a ouvert le château des rois de Bohème, le temps de tourner les deux clips qui accompagnent l’album.

Aucune affection en revanche pour Donald Trump. «Notre planète ne tourne pas rond, et M. Trump n’en a pas conscience, s’alarme la chanteuse, comme une institutrice écolo tancerait un cancre. Il ne sait pas qu’il faut faire attention à la Terre? Regardez le climat, les typhons ici, la sécheresse là, les incendies en Californie, les inondations meurtrières dans l’Aude. Sans parler des déchets en plastique qui s’accumulent dans les océans… Nous sommes sur un volcan, et ça va exploser. Il faut agir!» Nunuche, Mireille, vraiment?


Mireille Mathieu, «Mes classiques» (Sony Music).

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