Etrange calendrier. Au petit matin du 5 novembre, il y a une semaine, quand l'Afrique entière dans les maquis des capitales attendait qu'un métis prenne la Maison-Blanche, on dansait sur les hymnes de Miriam Makeba. Partout. De Nairobi à Lagos, de Bamako à Accra. «Pata Pata», «Malaïka». Les premiers tubes panafricains que les orchestres rougis aspergent depuis quatre décennies sur le continent. Makeba, Sud-Africaine qu'on surnommait Mama Africa, est morte quelques jours après l'élection d'un président noir. Elle qui avait fui pendant 31ans son propre pays, dans l'attente qu'on y intronise enfin un forçat foncé, petit père d'une nation arc-en-ciel. Mandela, Obama. Plus qu'un symbole. Un repos possible pour une guerrière xhosa à la langue cliquée dont la voix médusante n'aura jamais jailli que pour prédire ce virage.

Miriam Makeba est partie d'un coup, dimanche à 76ans, crise cardiaque dans la région de Naples; après un concert de soutien à l'écrivain Roberto Saviano (Gomorra) qui dénonce la mafia. Elle souffrait d'arthrite. Continuait de chanter sur les champs de bataille. Elle avait passé les six premiers mois de sa vie dans une geôle de Johannesburg. Sa mère, demi-sorcière, moitié brasseuse, se fait arrêter pour distillation clandestine d'alcool. Au mitard, elle emmène sa fille, une braillarde très laide - c'est son autobiographie qui l'affirme. Miriam naît dans le ghetto, la township. Elle apprend à l'église les chœurs cousus, une foi aux mains claquées. On lui enseigne la séparation, l'infranchissable; le racisme d'Etat. Elle, par son chant, veut raccommoder. La junte boer lui retire son passeport, lors d'un voyage où elle défend le film anti-apartheid Come Back, Africa. Elle est apatride, collectionne jusqu'à neuf passeports. Puis s'installe aux Etats-Unis.

Là-bas, pendant des semaines, ils tiennent la file pour rencontrer cette Africaine, une vraie, venue de là-bas, et pas transplantée par la traite négrière. Dizzy Gillespie, Sidney Poitier, Miles Davis, Harry Belafonte qui l'invite à New York. C'est la gloire. Elle joue le jeu. Une sorte de Joséphine Baker sans ceinture de bananes, mais qui vient parfois surjouer l'africanité à destination des Africains Américains. Au fameux anniversaire du président Kennedy, en 1962, elle fait oublier un instant la robe moulée de Marilyn. Une révolution noire se joue dans ce pays dont l'histoire ségrégationniste lui rappelle son Afrique sudiste. Puis, tout se fiche à terre. Luther King assassiné, Malcolm X, John Fitzgerald. Dans la ligne de mire, ceux qui mettent en question l'équilibre des frontières. Makeba épouse Stokely Carmichael, de l'union des étudiants noirs, un lutteur. Le FBI, la CIA les traquent. Ils fuient en Afrique.

Pendant dix ans, dès 1968, Miriam Makeba s'installe à Konakry. Le président guinéen Sékou Touré lui offre un passeport, une maison, il la convoite. A cette époque, avec des griots, elle enregistre certains de ses plus beaux morceaux. Des chansons funky dont l'air est inoffensif mais l'allure venimeuse. Makeba rameute ses amis de partout, en des palais blanchis à la chaux et des fêtes socialistes au champagne. Nina Simone redécouvre avec elle sa part d'Afrique. En 1974 en marge du combat de boxe entre Muhammad Ali et George Foreman, Mobutu fait patienter son monde en programmant des vedettes de la chanson - dont James Brown. Miriam Makeba entre en scène, dans un stade encore imbibé du sang de la dictature. Elle a des yeux grandis qu'on hésite à confronter. Elle se contente de respirer. Très vite. Comme les Zoulous avant le combat. Comme les danseurs devant la transe. Elle capture cinquante mille personnes et le reste de la planète qui la suit à la télévision. Makeba, comme Fela Anikulapo Kuti qu'elle rencontre au Nigeria, est une des premières voix capables de balayer ce continent.

Quelques jours après la libération de Mandela en 1990, elle retourne chez elle. Un cimetière, la tombe de sa mère, morte entre-temps, dont elle n'a vu qu'une photographie. Miriam Makeba ne se fixe pas. Plus de retour possible pour celle qui a dit un jour que les Noirs du monde partageaient le même bateau. La possibilité d'une ancre. On aurait aimé l'entendre encore chanter pour cette investiture à venir. Qui d'autre? S'il fallait une succession à Miriam Makeba, c'est peut-être du côté d'Angélique Kidjo qu'il faudrait chercher, femme puissante à l'engagement large. Mais l'insolite de Makeba, ce répertoire articulé en anglais, malinké, xhosa, swahili, français, peul, arabe, la conscience de la multiplicité dans le sens commun, cela, personne ne l'a porté comme cette Mère-Afrique.