En obtenant enfin, à son arrivée à Majorque en 1956, le grand atelier dont il avait rêvé, Joan Miró, alors âgé de 63 ans, trouve également une liberté nouvelle. La liberté de travailler des grands formats, dans la proximité d’une nature préservée. Au fil du bon quart de siècle qu’il lui reste à vivre et à créer, l’artiste réalise une œuvre tardive qui ne témoigne nullement d’une quelconque fatigue ou d’un processus de répétition, bien au contraire.

C’est ce fruit des dernières décennies qui est présenté aujourd’hui à la Fondation de l’Hermitage à Lausanne, la Fondation Pilar i Joan Miró de Palma de Majorque lui ayant ouvert ses portes et permis de choisir une cinquantaine de toiles, ainsi que des sculptures et des travaux sur papier, parmi les quelque 5000 pièces en sa possession.

Au contraire du mieux connu Miró de la période surréaliste, avec ses évadées dans le ciel bleu, ses formes molles et légères, ses figures de rêve, le Miró majorquin se coltine les matières, intensifie et alourdit ses noirs, peint comme il dessine, avec souplesse et gestualité. Lui-même en convient, les «toiles simplement dessinées», et les plus simples en général, sont les plus émouvantes. Les couleurs apparaissent triées sur le volet, outre le noir sur le blanc du support, les couleurs primaires, le rouge, le bleu, le jaune. Quant aux motifs, puisque l’artiste insiste sur le fait qu’il ne prête jamais complètement l’oreille aux sirènes de l’abstraction, ils reviennent à la façon de signes, des étoiles, ou des mains en étoile, lorsque l’artiste intervient directement sur la toile ou le papier, en plongeant ses doigts dans la couleur, des femmes, des oiseaux – la lune, une ligne d’horizon.

Et lorsque cet homme qui aime récolter les galets, les coquillages, de vieux outils ou des masques primitifs s’attelle à la sculpture, il en résulte ces assemblages, parfois coulés dans le bronze, qui tiennent de la statue hétéroclite à forme humaine et de la créature échappée des songes. Deux têtes boursouflées en terre cuite, à Lausanne, illustrent cette façon de faire parler la matière, avec quelle éloquence, avec leur nez sorti de son lit, leurs sourcils en goguette, leur bouche mécontente et leur taille de géant. Autre pièce curieuse et, dans un sens, très espagnole, cet objet «sans titre» constitué d’un journal roulé et ficelé, et peint à la manière de Miró, c’est-à-dire adorné d’un cercle, de quelques traits épais et d’une signature.

L’artiste expérimente différents supports, le contreplaqué, le papier de verre, il réalise d’enfantins bonshommes dénués de cou, et toujours il part de presque rien, en parfait poète: «De toute façon, il me faut un point de départ, ne serait-ce qu’un grain de poussière ou un éclat de lumière…» Outre un petit paysage de 1908 récemment retrouvé derrière du papier journal et restauré, les œuvres remontent donc aux années 60 et 70, jusqu’à ces trois grands paysages noir et blanc, où des coulures à la Pollock font pleurer la lune (ou le soleil), où le ciel lui-même dégoutte dans l’espace, où le peintre atteint pleinement la liberté convoitée.

Plus matérielle, ou matiériste, cette production des dernières décennies révèle l’ouverture de l’artiste aux tendances émergentes, à une expression moins cérébrale, ou spirituelle, et curieusement peut-être plus en phase sur le monde réel – alors que l’iconographie s’en détache au contraire, flirte avec le signe radical et avec l’abstraction. Un coin de l’atelier de Majorque a été reconstitué, au sous-sol de la Fondation de l’Hermitage: émouvant aperçu d’objets que la main a touchés, polis et caressés, cette main qui n’avait pas hésité à frotter la toile et tâter de la pâte picturale. Né en 1893 à Barcelone, Joan Miró s’est rendu pour la première fois à Paris en 1920, Paris où il a rencontré Picasso et où, avec Max Ernst, il a réalisé des décors pour un ballet de Diaghilev.

En 1936, le peintre, chassé par la guerre civile en Espagne, s’installe en France Dès 1938, dans un texte de la revue XXe siècle, il exprime son rêve de disposer «d’un grand atelier». Rêve qui se concrétisera donc en 1956, à travers la construction, à Palma de Majorque, d’un atelier conçu par l’architecte Josep Lluis Sert. Miró mourra en 1983 dans sa maison de Majorque.

Miró. Poésie et lumière. Fondation de l’Hermitage, rte du Signal 2, Lausanne, tél. 021 320 50 01. Ma-di 10-18h (je 21h). Jusqu’au 27 octobre.

«De toute façon, il me faut un point de départ, ne serait-ce qu’un grain de poussière ou un éclat de lumière…»