Dans un premier livre bouleversant, Moze (Samedi Culturel du 31.5.03), Zahia Rahmani rendait justice à son père tout en se libérant par la parole du poids d'un héritage très lourd. Cette historienne de l'art est née en 1962, à l'indépendance, au moment où la vie de sa famille a basculé. Fille de harki, elle n'a connu que l'exil, à partir de 1967, date à laquelle son père est sorti de prison. Un homme mort intérieurement qui a fini par se suicider, détruit pour avoir fait le mauvais choix, renié par la France pour laquelle il avait trahi les siens. Zahia Rahmani a su inventer une langue, violente et dépouillée, pour dire sa colère, contre cet homme devenu méchant et surtout contre l'engrenage colonial où il s'était laissé prendre. Elle-même a dû se réconcilier avec ses origines grâce à sa mère.

Dans un deuxième livre, Zahia Rahmani revient sur la «fabrique du paria», d'une manière plus allégorique, moins directement autobiographique. Ce qui explique le titre, «Musulman» roman, alors qu'il s'agit plutôt d'un poème en prose, d'un chant de deuil et de révolte. Une femme est isolée dans un camp. Son monologue livre des bribes de son histoire: elle est enfermée dans ce cabanon en zinc surchauffé parce qu'elle est identifiée comme musulmane, une figure de l'Autre menaçant, de l'Arabe. Pourtant, elle refuse cette identité imposée, elle qui a voulu oublier sa langue maternelle, le tamazight, et qui se reconnaît dans l'image du Petit Poucet. Elle relit le Coran, interroge ses cauchemars, revient sur ses souvenirs d'enfance et ses révoltes d'adolescence. «Je me suis mise à haïr toutes ces marques d'identité qui s'accrochaient à moi comme le chiendent à la terre», écrit cette prisonnière qui ressemble comme une sœur à l'auteur.

Voix singulière

Quelle nationalité mettre sur les questionnaires administratifs quand on a des papiers français et que tout vous désigne comme étrangère? Qu'on a de ses origines une image dégradée, salie? L'échec d'un retour en Algérie, vers un grand-père mythifié, la révélation de l'Holocauste, gamine, par la rediffusion de Nuit et Brouillard, un soir, à la télévision, toutes ces émotions contradictoires se cristallisent en une tentative de suicide, puis dans une saisie de soi: «Je ne serais plus le jouet de quiconque. Et encore moins des miens. Je ne serais pas qu'une exilée, une immigrée, une Arabe, une Berbère, une musulmane, une étrangère, mais plus.»

Mais quand la guerre, «les barbes, les voiles», les attentats, la violence que nous connaissons déferlent, ce discours optimiste se heurte aux soupçons. «Musulmane» à nouveau, la prisonnière ne peut plus échapper, se cacher «dans un trou pour vivre». On la somme de se définir. Un fonctionnaire la traque dans ses retranchements. L'allégorie de la cellule trouve à nouveau toute sa force. Pour dire l'enfermement, Zahia Rahmani a su trouver une voix singulière qui résonne fortement dans le contexte actuel.

«Musulman» roman, de Zahia Rahmani. Sabine Wespieser éditeur, 150 p.